Lettre ouverte au Président Mamadi Doumbouya: La jeunesse, véritable capital de la Guinée (Par Mamadou Bachir Barry)

Paris, le 02 Juillet 2026
À Son Excellence Monsieur le Président de la République de Guinée Palais de la Présidence Conakry
Objet : Contribution à la réflexion sur le rôle central de la jeunesse dans la réussite des transformations en cours et sur l’évolution nécessaire du cadre d’action publique qui lui est consacré.
Monsieur le Président Mamadi Doumbouya
La Guinée se trouve à un tournant où ce qui compte le plus n’est plus seulement ce que nous extrayons du sol, mais ce que nous parvenons à construire dans les têtes et dans les mains de ceux qui auront à gérer le pays dans vingt ans. Les projets structurants en cours, et singulièrement le développement du gisement de Simandou dont la coordination institutionnelle a été confiée à M. Djiba DIAKITE, Ministre Directeur de Cabinet de la Présidence, créent une opportunité matérielle sans précédent. Ils ne créeront une prospérité partagée que si, parallèlement, nous constituons le capital humain capable de les faire vivre, de les dépasser et de les rendre utiles au plus grand nombre.
Cette évidence n’est pas nouvelle. Ce qui change aujourd’hui, c’est que nous disposons enfin des moyens financiers et des infrastructures en gestation pour la transformer en réalité. La question n’est plus de savoir si nous avons les ressources. Elle est de savoir si nous saurons former, organiser et mobiliser ceux qui devront les transformer en revenus durables, en entreprises locales, en services performants et en institutions solides. La jeunesse guinéenne n’est pas un groupe à encadrer ou à occuper. Elle est le principal facteur de production dont dépend la réussite ou l’échec de l’effort national en cours.
Les jeunes qui ont aujourd’hui vingt ans seront les cadres, les entrepreneurs, les techniciens et les décideurs intermédiaires au moment où les retombées des investissements actuels atteindront leur pleine mesure. S’ils maîtrisent les métiers techniques requis par les opérations minières et les activités qui gravitent autour d’elles, s’ils savent créer et faire grandir des entreprises de sous-traitance, s’ils sont à l’aise avec les outils numériques qui permettent d’optimiser les flux et de réduire les coûts, alors les projets en cours deviendront le socle d’une économie plus diversifiée. Dans le cas contraire, les postes qualifiés resteront occupés par d’autres, les contrats iront à des sociétés déjà structurées à l’extérieur, et les recettes, pour importantes qu’elles soient, ne modifieront que marginalement la structure productive du pays.
C’est pourquoi la richesse future de la Guinée ne se mesurera pas seulement en tonnes exportées ou en dollars encaissés. Elle se mesurera dans le stock de compétences, d’initiatives et de capacités d’organisation que nous aurons su accumuler dans la population active. Ce capital humain a sur les ressources naturelles un avantage décisif : il grandit quand on l’entretient. Il permet de répondre aux besoins immédiats tout en préparant les capacités pour l’après. Les pays qui ont réussi à diversifier leur économie à partir d’une base extractive l’ont fait en traitant la formation et le déploiement des compétences comme une fonction centrale de l’État, continue dans le temps et articulée avec les priorités économiques.
Cette fonction ne peut plus être traitée comme une mission sectorielle parmi d’autres. Le ministère en charge de la jeunesse accomplit un travail réel dans les domaines du sport, de la culture et de l’appui associatif. Ces missions gardent toute leur valeur. Elles contribuent à la santé, à la cohésion et à l’expression des talents. Elles ne suffisent cependant pas à préparer, à l’échelle et au rythme requis, les profils techniques, entrepreneuriaux et organisationnels dont l’économie aura besoin dans les dix à vingt prochaines années. Le ministère reste souvent cantonné à une logique d’activités parallèles plutôt qu’à une logique d’intégration systématique des jeunes dans le tissu productif.
Une doctrine plus adaptée consisterait à faire de ce ministère l’instance transversale chargée de veiller à ce que l’ensemble des politiques publiques – éducation, formation technique, emploi, industrie, aménagement du territoire, numérique – convergent vers un objectif commun : équiper la génération montante des capacités qui lui permettront de participer activement à la transformation en cours et à celles qui suivront. Ce rôle ne suppose pas de créer de nouvelles structures lourdes. Il suppose de donner à ce ministère un mandat de coordination et d’évaluation sur l’impact des politiques sectorielles sur les trajectoires des jeunes, et de lui fournir les moyens d’impulser les ajustements nécessaires.
Cette orientation se traduit par plusieurs lignes d’action qui s’appuient les unes sur les autres et qui peuvent être mises en œuvre à partir de ce qui existe déjà.
La première concerne l’alignement entre les formations et les besoins concrets de l’économie. Les projets miniers et les infrastructures associées créent une demande précise en profils techniques : maintenance industrielle, automatisme, logistique, contrôle qualité, gestion de projets, aspects environnementaux. Lorsque les centres de formation technique et les établissements supérieurs construisent leurs programmes en dialogue régulier avec les entreprises qui recrutent, les jeunes qui en sortent trouvent plus rapidement des positions correspondant à leur qualification. Les dispositifs d’apprentissage et de formation en alternance, lorsqu’ils sont dotés de financements stables et d’un suivi sérieux, permettent de réduire le décalage entre l’offre de formation et la demande d’emploi. Leur développement progressif, en commençant par les filières les plus directement utiles aux projets en cours, constitue un levier immédiat et mesurable.
La deuxième ligne d’action porte sur la création d’activités par les jeunes eux-mêmes. L’économie ne pourra absorber l’ensemble de la jeunesse dans les grands projets ou dans l’administration. Une part importante des opportunités viendra de la création de petites et moyennes entreprises dans les services aux industries, la transformation locale, la maintenance, le commerce organisé ou les prestations numériques. Pour que ces créations soient viables, les jeunes entrepreneurs ont besoin d’accéder à des marchés réels, notamment à travers les clauses de contenu local, d’un accompagnement technique adapté à leur secteur, et d’un environnement administratif et fiscal qui n’alourdisse pas inutilement la formalisation. Des instruments de garantie ciblés et des programmes de mentorat impliquant des entrepreneurs plus expérimentés peuvent augmenter le taux de survie des entreprises nouvelles sans créer de dépendance structurelle.
La troisième ligne d’action touche aux compétences numériques et à la préparation aux évolutions technologiques. La maîtrise des outils numériques de base devient une condition de productivité dans la quasi-totalité des métiers. Un technicien qui sait utiliser des applications de diagnostic, un entrepreneur qui gère ses stocks et ses ventes par des outils simples, un agriculteur qui accède à des informations de marché par téléphone, tous gagnent en efficacité. Les centres de formation ont intérêt à intégrer ces outils de manière transversale dans les cursus existants. Des partenariats ciblés avec des acteurs déjà avancés permettent d’accélérer l’acquisition de ces compétences sans tout réinventer. L’objectif immédiat n’est pas l’expertise avancée en intelligence artificielle, mais la littératie numérique appliquée aux métiers concrets que les jeunes exerceront dans les cinq à dix prochaines années.
La quatrième ligne d’action concerne le sport et la culture, envisagés comme des espaces de formation de compétences transversales et de création de valeur économique. La pratique sportive accessible développe la discipline, le travail en équipe et la résilience. Elle peut ouvrir des voies professionnelles dans l’encadrement, l’organisation ou la gestion d’équipements. Les industries culturelles et créatives valorisent des talents déjà présents chez de nombreux jeunes et peuvent générer des revenus sur le marché intérieur comme à l’exportation. Un soutien plus structuré à la formation dans ces filières, à la protection des droits des créateurs et à l’accès aux circuits de distribution permet de transformer des pratiques souvent informelles en activités économiques pérennes.
La cinquième ligne d’action est celle de l’engagement citoyen. Lorsqu’un jeune participe au suivi d’un projet local ou à l’amélioration d’un service public, il acquiert une connaissance pratique des institutions et développe un sentiment de responsabilité. Cet engagement nourrit l’initiative économique en créant des réseaux de confiance et en révélant des besoins non satisfaits. Des dispositifs permettant à des jeunes diplômés d’effectuer des périodes structurées au sein d’administrations locales ou de projets de développement, avec reconnaissance formelle de cette expérience, renforcent à la fois les capacités de l’État et la formation civique de la génération concernée.
La sixième ligne d’action a trait à la diaspora. De nombreux Guinéens ayant acquis une expérience professionnelle à l’étranger souhaitent contribuer au pays. Des programmes de retour temporaire pour des missions de formation ou de transfert de méthodes, des partenariats entre entreprises guinéennes et structures créées par des membres de la diaspora, ou des instruments facilitant les investissements de la diaspora dans des projets portés par des jeunes entrepreneurs locaux, permettent de mobiliser ces compétences de manière circulaire. L’objectif est d’enrichir le capital humain national sans exiger un retour définitif de chacun.
La septième ligne d’action concerne l’industrialisation et le contenu local. Les contrats miniers comportent des dispositions relatives à l’emploi national et à la sous-traitance locale. Leur efficacité dépend de l’existence d’un tissu d’entreprises et de travailleurs guinéens capables de répondre aux exigences techniques. Cela suppose des efforts continus en formation, certification et développement progressif des fournisseurs locaux. Une politique de contenu local réaliste ne se limite pas à des quotas. Elle crée les conditions pour que ces quotas puissent être atteints et augmentés au fil du temps, en renforçant les capacités productives du pays dans son ensemble.
La huitième ligne d’action porte sur l’équilibre territorial. La concentration des opportunités dans la région de Conakry exerce une pression forte sur les infrastructures urbaines et prive de nombreuses régions de leur capacité à retenir leurs jeunes dynamiques. Décentraliser une partie des infrastructures de formation, soutenir la création d’activités économiques dans les zones riches en ressources agricoles ou minières, et veiller à ce que les investissements en routes, énergie et télécommunications bénéficient aux territoires qui en ont le plus besoin, permet de donner à chaque jeune une chance réelle de construire son avenir là où il vit. Cela contribue à une répartition plus équilibrée des retombées et à une meilleure cohésion nationale.
Ces lignes d’action ne fonctionnent pas de manière isolée. Elles produisent des effets cumulatifs quand elles sont articulées. Un jeune formé à la maintenance industrielle qui bénéficie d’un accompagnement à la création d’entreprise et qui maîtrise les outils numériques de base peut proposer ses services aux opérateurs tout en développant une activité autonome. L’articulation de ces dimensions produit des résultats que des actions sectorielles séparées n’atteignent pas.
La mise en œuvre cohérente de cette orientation suppose des ajustements institutionnels limités mais précis. Un mécanisme de coordination de haut niveau, associant les ministères concernés, des représentants du secteur privé, des institutions de formation et des organisations de jeunesse, peut être chargé de définir les priorités communes, d’allouer les ressources de manière coordonnée et de suivre les résultats à l’aide d’indicateurs qui mesurent l’évolution effective des compétences dans l’économie, le taux d’insertion dans des emplois correspondant aux qualifications, la pérennité des entreprises créées par des jeunes et la perception qu’ont les jeunes de leurs perspectives dans le pays. Des évaluations régulières et rendues publiques permettent d’ajuster les actions et de rendre compte aux citoyens des progrès accomplis.
Cette approche n’oppose ni les générations ni les sensibilités politiques. Elle part du constat partagé que le développement durable de la Guinée passe par la pleine mobilisation de son capital humain le plus précieux : sa jeunesse. Elle s’appuie sur les avancées déjà réalisées, notamment autour du projet Simandou, et propose de les compléter par une meilleure articulation des efforts existants. Elle est compatible avec les capacités actuelles de l’administration et avec les ressources qui se dégagent progressivement des projets en cours. Elle peut être mise en œuvre de manière progressive, en commençant par les filières et les territoires les plus directement concernés.
La génération qui arrive aujourd’hui à l’âge adulte héritera d’un pays dont la structure économique est en train de se transformer. Si cette génération est équipée des compétences techniques, de l’initiative entrepreneuriale, de la maîtrise des outils modernes et du sens des responsabilités collectives nécessaires, alors les investissements réalisés aujourd’hui auront servi à bâtir quelque chose de durable. Si elle ne l’est pas, le pays risque de rester dépendant de l’extraction sans avoir construit les capacités qui permettent d’aller au-delà.
C’est cette conviction qui fonde les réflexions proposées ici. Elles n’ont d’autre ambition que de contribuer à une délibération collective sur la meilleure façon de préparer la jeunesse guinéenne à être l’acteur principal d’une transformation dont elle sera, dans vingt ans, la première responsable et la première bénéficiaire.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.
Un citoyen guinéen attaché au progrès durable de la Nation
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