Guinée : la littérature au bord de son silence, l’urgence de faire entendre nos voix.

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À la suite de l’hommage rendu par mon jeune confrère, le critique littéraire Lancinet Makissa Camara, à l’attribution récente du Prix Ahmadou Kourouma 2026 à l’écrivain guinéen Libar Fofana, il est temps d’élargir le débat sur la place et la visibilité de la littérature guinéenne dans le monde francophone et au‑delà.

Libar Fofana, romancier franco-guinéen, plonge son écriture dans une mémoire dense et tourmentée. Fils de Sékou Fofana, administrateur colonial et haut fonctionnaire originaire de Kindia, qui connut dix années d’internement au tristement célèbre Camp Boiro, Libar Fofana porte la double empreinte de l’histoire intime et des fractures collectives. Sa carrière a été jalonnée de distinctions majeures : Prix de la Francophonie 2010, Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2012, et aujourd’hui Prix Ahmadou Kourouma 2026 pour son roman La prière du cochon.

Il fut un temps où la Guinée croyait en sa littérature avec une ferveur quasi inaugurale. Le Salon du Livre de Conakry, autour de l’initiative Papier, Plume, Parole, fut l’un des premiers foyers d’une dynamique littéraire collective, prélude aux « 72 Heures du Livre ».

C’est aussi à cette époque que Camara Kaba 41, poète de la douleur et de l’amour, imposa sa voix comme icône de la renaissance littéraire guinéenne. Son poème Soweto ma Douleur lui valut en 1985 le Prix Paterson de la Fondation Houphouët‑Boigny, une reconnaissance internationale pour un auteur dont la parole avait traversé les ténèbres du Camp Boiro.

Dans le même sillage, Tierno Monénembo a inscrit durablement la littérature guinéenne sur la scène mondiale. Lauréat du Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2017, il a également reçu le Prix Renaudot 2008 pour son roman Le Roi de Kahel et le Prix Ahmadou Kourouma 2013 pour Le Terroriste noir. Son écriture, rigoureuse et lucide, revisite l’histoire coloniale et interroge les héritages mémoriels de l’Afrique et de sa diaspora.

Aujourd’hui, cette lignée prestigieuse se prolonge avec des voix contemporaines qui explorent mémoire, exil et identité. Parmi elles : Yamoussa Sidibé, Mambi Magassouba, Kemoko Touré, Lamine Capi Camara, Mamadi Koulibaly, Bliguissa Diallo, et Dany Camara… Ces auteurs, en pleine force créative, maintiennent vivante la littérature guinéenne malgré la marginalisation dont elle souffre sur la scène internationale.

Et pourtant, un malaise persiste. La littérature guinéenne d’expression française reste frappée d’une inquiétante invisibilité : absente des grandes scènes internationales, marginalisée dans les circuits éditoriaux majeurs, fragmentée dans sa capacité à produire des échos durables au‑delà des frontières.

Ce silence n’est pas une absence de voix, la Guinée n’a jamais cessé d’écrire mais une absence d’écho. Libar Fofana, Monénembo, Camara Kaba 41 : autant de phares isolés dans une mer souvent indifférente.

Alors que faisons-nous de notre littérature ? Car une littérature ne vit pas seulement par le génie de ses écrivains. Elle vit par les politiques qui la soutiennent, les institutions qui la diffusent, les réseaux qui la projettent.

Il fut un temps où le Général Lansana Conté avait compris cet enjeu. Sous son régime, l’Association des Écrivains de Guinée ( AEG) et certains écrivains bénéficiaient d’un accompagnement concret, leur permettant de porter la voix de la Guinée à l’international, de participer aux grands festivals, et d’inscrire le pays sur la carte de la francophonie mondiale. Aujourd’hui, cette ambition semble dissipée.

Il ne s’agit pas de céder à la nostalgie, mais de formuler une exigence : une littérature absente est une mémoire en sursis.

La Guinée n’est pas condamnée au silence. Mais elle doit, de toute urgence, réapprendre à faire entendre ses voix , celles de ses écrivains établis, mais aussi celles de la jeune génération qui porte déjà les germes d’une renaissance littéraire. Il en va de sa mémoire, de son rayonnement culturel et de sa place dans l’histoire des lettres francophones.

 

Mohamed Salifou Keita, est un journaliste et Écrivain.

Expert en Communication Stratégique. Ingénieur en Intelligence Culturelle.

Lobbyiste et Consultant International.

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