Industrialiser la musique guinéenne : Au-delà de la redistribution, construire un écosystème (Par Mathieu Moussa KOUROUMA)

Extrait des Notes : Analyse critique et prospective pour la structuration des artistes, mécènes et opérateurs culturels en Afrique de l’Ouest.
Depuis avril 2026, le Bureau Guinéen du Droit d’Auteur a remis un montant historique aux mains des artistes, 13,64 milliards de francs guinéens. C’est un événement sans précédent pour le secteur. Tout le monde s’en réjouit. Mais regardez de plus près et quelque chose cloche.
L’État a fait ce qu’il devait faire. Il a collecté et redistribué les droits d’auteur. C’est louable, oui. Mais cet accomplissement cache quelque chose de plus grave, une paralysie stratégique. Pendant que la machine administrative s’améliore, l’écosystème qui devrait vraiment porter les artistes vers une carrière viable reste fragmenté, informel, livré à des amateurs sans aucun statut professionnel.
La Guinée et l’Afrique de l’Ouest en général confondent deux choses qui n’ont rien à voir, la stabilisation avec la structuration. On pense que payer les droits d’auteur suffit à créer une industrie. C’est une erreur coûteuse.
1. L’État paie. L’artiste survit. Le secteur stagne.
Personne n’aime l’admettre, mais c’est la vérité. De nos jours, percevoir ses droits d’auteur ne suffit pas à vivre de son art.
Un artiste qui dépend entièrement des droits d’auteur est à la merci de chaînes de collecte lointaines. Radio, télévision, télécoms, plateformes numériques. Et les revenus ? Ils arrivent tard, très tard, parfois 18 mois après. Quand ils arrivent, c’est du collectif, difficile à tracer, fragmenté par catégorie. Même en Côte d’Ivoire où la machine tourne depuis plus longtemps, les artistes ne vivent pas de droits seuls.
Ils survivent de la scène. Des tournées. Des partenariats de marque. De la synchronisation pour des films. De l’enseignement. De la production pour d’autres artistes. C’est un écosystème commercial autour de leurs talents, pas une redistribution passive gérée par l’État.
En Guinée, cet écosystème n’existe tout simplement pas. Oui, on parle de construire des salles de concert. Mais à part le Palais du Peuple qui n’est même pas aux normes de sécurité, par manque d’issus de secours lorsqu’on est dans les loges d’artiste et le sous sol il n’y a rien. Rien de vraiment professionnel adaptées aux scènes de spectacle a l’image des salle Eko Convention Centre du Nigeria et The O2 qui est la plus grande salle de concerts de Londres qu’ont respectivement une capacité de 6000 et 5600 spectateurs,
Pas de tourneurs professionnels, pas d’agents reconnus, pas de contrats standardisés, pas de couverture sociale élargie aux équipes. Le comble, le Code du Travail guinéen ignore complètement le statut de l’artiste.
Les talents en Guinée. Bien au-delà de la musique urbaine
À l’ère du numérique, on a pris l’habitude de réduire la scène musicale guinéenne au rap et à la musique urbaine. C’est une erreur. Le rap, oui, c’est un vivier intarissable depuis deux décennies. Mais regardez plus loin.
Plusieurs artistes guinéens ont réussi à changer de registre musical. Sia Tolno, Queen Rima, Soul Banks, Banlieuzart. Ils ont commencé auprès de la jeunesse, puis ils ont élargi. Ils ont réussi à séduire la classe d’adultes, 40 à 70 ans, qui au départ ne s’y intéressaient pas du tout. Cela montre quelque chose d’important, que ces artistes n’attendent que le soutien d’une vraie infrastructure pour exploser. Ils ont le talent. Ils ont le public. Il leur manque juste le cadre.
2. Le réseautage absent. Pourquoi les mécènes et opérateurs ne font pas métier
La Guinée a les briques de base. En octobre 2025, seize acteurs culturels ont suivi une formation en Musique Assistée par Ordinateur à la Cité des Arts de Ratoma, au FODAC et au Centre Culturel Franco-Guinéen. Depuis, des initiatives sortent du bois. Des laboratoires de création. Des formations ponctuelles. Des showcases numériques. Le problème ? Chacun reste isolé. Personne ne communique avec les autres. Aucun n’alimente un véritable circuit commercial.
L’État, lui, a créé un cadre juridique. La Loi d’Investissements de 2016 déclare les industries créatives comme secteur prioritaire. Le décret de janvier 2022 divise le ministère de la Culture en services spécialisés. La Loi 2019/0028 renforce la propriété littéraire et artistique. Mais les textes restent sur le papier.
Bien qu’existe une association des managers de Guinée, aucun guichet administratif ne dit aux jeunes agents comment devenir manager agréé. Bref aucune instance ne formalise les accords entre mécènes, artistes et opérateurs avec la légalité qu’ils méritent. Résultat…Notre pays produit des artistes de talent. ElbaLux, Sheba Queen, Straiker, Thiird, AK, Maxim BK, Sirani Cissoko et tant d’autres. Mais ils se retrouvent dans le vide, livrés aux amateurs. Les rares mécènes sérieux n’ont aucun cadre pour formaliser leur soutien pendant que des opérateurs culturels revendiquent un statut qui n’existe nulle part.
Les acteurs de premier plan. Une occasion manquée de structuration
Nous avons vu plusieurs acteurs majeurs du secteur culturel accéder à des positions ministérielles en Guinée. Bill de Sam, artiste de premier plan de sa génération, a occupé le poste de Ministre en charge de la Culture, de même que Fodeba Isto Keira, grand promoteur, A aussi franchi le pas, feu Ahmed Tidiane Cissé, homme de lettres respecté, a dirigé le portefeuille de la Culture. Et puis il y a les autres aux rangs desquels l’on peut citer Sansy Kaba, Malick Kebé, Tidiane Soumah, Sitanium Cissé, Aboubacar Mamadou Camara, Mathieu Moussa Kourouma, Youssouf Decazy, Sekouba Kandia Kouyate, etc. Tous des acteurs de premier plan du secteur culturel.
Ces trajectoires auraient pu être des points de bascule. Des occasions de restructurer le secteur de l’intérieur. Mais en observant les faits, c’est dur à accepter, ces professionnels du secteur, malgré leur talent reconnu, sont passés à côté de l’occasion structurante. Aucun n’a porté une réforme systémique de sa corporation d’origine. Les artistes n’ont jamais été aussi lésés que sous leurs mandats. Le secteur n’a pas fait la transition vers la professionnalité.
C’est une leçon amère mais utile. Les professionnels du secteur ne sont pas forcément les meilleures personnes pour le transformer. Ils portent les réflexes, les alliances, les habitudes du métier qu’ils ont connu. Le changement systémique demande une autre posture. Celle d’un novice qui remet en question les pratiques établies. Ou celle de quelqu’un qui n’a pas d’intérêt personnel dans le statu quo.
C’est pour cette raison qu’on a salué la nomination de Moussa Moïse Sylla au ministère de la Culture. Pour la première fois, quelqu’un sans racines profondes dans les réseaux professionnels établis. Et voilà que ce ministère commence à poser des jalons de véritable réforme. Des réformes qui ont commencé à épanouir progressivement les artistes guinéens. Le chemin est long, mais au moins le départ est clair et visible. Parfois, le changement sectoriel requiert des outsiders.
3. Les festivals disparus. Quand l’absence de modèle économique tue l’ambition
Le festival Anènè avait créé un pont entre la Guinée et l’Hexagone. Le festival doyen, Le Rap Aussi avait également généré un réseau, un savoir-faire. Et puis tout s’est arrêté. Les initiateurs sont partis à l’administration. Les bénévoles se sont dispersés. Personne n’a repris le flambeau. Donc voilà, on se retrouve avec des initiatives ponctuelles, sans continuité, sans structure. Des initiatives qui ont brillé quelques années avant de disparaître des radars. Pourquoi cela arrive-t-il partout ?
C’est simple, à Conakry comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, un festival sans modèle de revenus c’est une hémorragie. Les équipes qui les animent n’ont pas de salaire. Les sponsors cherchent une belle image pour six mois. Pas un engagement de trois ans. Les mélomanes, fans et grand public applaudissent, mais jamais ils ne convertissent cela en budget récurrent.
Regardez Abidjan tout près en Côte d’Ivoire, le pays n’a pas trouvé de formule magique. Mais elle a accepté une réalité, celui de fonder un espace de festival durable comme une entreprise. C’est bien le cas du MASA, FEMUA, et tout récemment Mother Africa festival. Il faut des sponsors qui s’engagent sur plusieurs années. Des partenariats public-privé avec de clauses claires. Une équipe payée en permanence. Un flux de revenus prévisible autours des tickets, concessions, droits de brassage, données spectateurs à monétiser.
La Guinée attend que les festivals se fassent par passion. Et puis elle s’effondre quand la passion épuise l’énergie. Elle oublie quelque chose d’élémentaire. La passion nourrit l’art, mais pas l’artiste. Seule l’industrie le fait.
4. Le contexte ouest-africain. Pourquoi la Guinée rate le coche
La Côte d’Ivoire est devenue la capitale musicale de la francophonie. Pas grâce au talent, même si le talent y est. Mais grâce à l’infrastructure. Abidjan a accueilli en 2022 le premier Salon des Industries Musicales d’Afrique Francophone. Tous y convergent, labels, distributeurs, artistes, médias, tourneurs, presse, influenceurs, sponsors. Le coupé-décalé s’exporte parce que des équipes professionnelles le portent. Le zouglou perdure parce qu’une industrie le soutient.
Le Sénégal a validé en mars 2024 cinq textes d’application d’une Loi portant Statut de l’Artiste. Cela veut dire que le musicien sénégalais a un statut légal. Il a une couverture sociale. Il a des droits du travail clairs. La Guinée rêve de cela sans l’écrire, c’est en cela nous invitons les députés de la nouvelle assemblée nationale a plus de réflexion pour combler ce vide.
Le Nigeria n’a besoin de parler de rien. Lagos et ses milliers de studios parlent à sa place. L’Afrobeats a exporté des artistes au-delà de l’Afrique parce qu’elle combine talent, production de qualité mondiale et entrepreneurs culturels qui connaissent le show-business international.
La Guinée a l’héritage. Bembeya Jazz, Kélétigui et ses Tambourinis, Balla et ses Baladins, etc. Elle a une jeune génération talentueuse avec des traditions mandingues que le monde entier observe. Mais elle confond patrimoine avec marché. Le patrimoine se célèbre. Le marché, lui, s’organise, s’exporte, se monétise.
Redéfinir le rôle du BGDA, de la redistribution passive au soutien structurel
Le Bureau Guinéen du Droit d’Auteur en tant qu’organisme de service public s’est concentré sur une seule mission celle de collecter et redistribuer les droits d’auteur. C’est louable. C’est nécessaire. Mais c’est loin de suffire. L’État a créé un cadre de redistribution. Il n’a pas créé les conditions d’une industrie viable.
D’abord le BGDA doit élargir son assiette de financement et son champ d’action pour devenir un instrument réel de soutien structurel. Cela passe par trois leviers.
Ensuite, la gestion d’une assurance santé pour les artistes. Un des déficits majeurs du secteur culturel guinéen, c’est l’absence de protection sociale. Sauf une minorité qui avait un statut salarié à l’époque du premier régime quand les orchestres étaient dans l’administration publique, les artistes travaillent sans contrat, sans couverture maladie, sans système d’épargne. Le BGDA pourrait capitaliser sur les droits d’auteur qu’il redistribue pour financer une couverture santé collective pour tous les artistes déclarés et leurs familles. Cela donnerait une sécurité aux artistes en cas de maladie ou d’accident. Cela stabiliserait aussi le secteur : un artiste soigné et assuré peut produire durablement.
Enfin, la collecte des taxes numériques à la frontière. La Guinée importe massivement des contenus musicaux numériques. Des clés USB, des disques durs, des fichiers vendus en ligne via des plateformes étrangères. Ces importations génèrent des revenus pour les distributeurs étrangers. Très peu revient en Guinée. Le BGDA pourrait nouer une synergie avec la douane pour percevoir une taxe sur ces entrées numériques. Une redevance que les importateurs paieraient au moment du passage en douane. Cette taxe élargirait l’assiette de revenus de cet organisme public au-delà des seuls frais d’enregistrement. Et cela garantirait que les flux numériques de musique générèrent des revenus pour la structuration du secteur local.
Actuellement, le BGDA gère les droits d’auteur stricto sensu. Il pourrait étendre son mandat. La perception de droits connexes pour les artistes-interprètes et les producteurs de phonogrammes au-delà des simples compositeurs. L’accompagnement légal des contrats entre mécènes, artistes et opérateurs. La certification de studios d’enregistrement professionnels. Le versement de subventions ou de microcrédits aux jeunes producteurs musicaux. La gestion d’une plateforme de réseautage en ligne où les artistes cherchent un manager, où les mécènes cherchent des projets, où les tourneurs trouvent des artistes. Cet élargissement transformerait le BGDA en véritable instrument d’une politique de structuration. Plus seulement un guichet administratif de redistribution.
Structurer la production. Les cinq mesures de professionnalisation
Plusieurs observateurs du secteur partagent le même diagnostic. La production musicale en Guinée souffre d’une absence d’encadrement professionnel. Des gens qui se réclament du talent artistique sans aucun professionnalisme envahissent le milieu culturel. Cela nuit aux artistes. Cela nuit à l’image du pays à l’international. La culture guinéenne mérite mieux. Cinq mesures concrètes pourraient assainir et formaliser le secteur.
Première mesure : réserver l’ouverture des studios d’enregistrement aux professionnels guinéens qualifiés. Seuls des professionnels reconnus, de nationalité guinéenne, disposant de certifications ou d’une expérience attestée pourraient ouvrir un studio. Cela évite que des ressortissants étrangers sans compétence réelle ne s’enrichissent au détriment des artistes locaux.
Deuxième mesure : imposer la constitution en personne morale de droit guinéen non pas associatif mais plutôt en société type OHADA. L’ouverture d’un studio serait conditionnée à la création d’une structure légale guinéenne, SARL, SA équivalente. Cela crée une trace légale, une responsabilité civile, une obligation de transparence financière.
Troisième mesure : encadrer l’activité de production musicale. Les personnes physiques ne pourraient plus exercer librement. Elles devraient se constituer en société. Cela structure, assainit et organise le secteur durablement. Cela n’exclut pas les petits producteurs, mais les pousse vers la formalisation.
Quatrième mesure : renforcer la taxation des œuvres enregistrées à l’étranger. Une taxation accrue s’appliquerait aux œuvres enregistrées hors de Guinée au moment de la déclaration. Cela crée une incitation économique pour les enregistrements locaux et renforce les revenus du BGDA.
Cinquième mesure : conditionner la déclaration des œuvres à un quitus fiscal. Toute déclaration auprès du BGDA serait accompagnée d’un quitus fiscal du studio d’enregistrement et du producteur. Sans ces documents, aucune œuvre ne pourrait être enregistrée ou diffusée. Cela crée une incitation à la formalisation fiscale.
L’objectif de ces cinq mesures est simple : doter la Guinée d’une industrie musicale forte, bien organisée, assainie des amateurs et des opportunistes.
Toutes fois, la Guinée s’est concentrée sur une mission faire fonctionner le Bureau Guinéen des Droits d’Auteurs comme redistributeur de droits. C’est louable, certes nécessaire mais insuffisant.
L’État peut établir des règles. Il peut payer les créanciers. Il ne peut pas créer les marchés. Car seul le secteur privé structure un marché. En Guinée comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, l’État a d’ailleurs été le mécène par excellence. Il offre des maisons, des véhicules, des billets d’avion aux artistes. C’était sa posture traditionnelle. Mais cela ne crée pas une industrie.
Or, on attend que la redistribution des droits crée une économie. Ce n’est pas du tout ainsi que fonctionne l’économie créative.
Voici comment ça marche vraiment un tourneur propose un circuit de salles. Un artiste y joue. Les revenus du concert constituent le vivier principal. Les droits d’auteur assurent la sécurité sociale. Les sponsorships alimentent la production.
On pense souvent que la redistribution des droits crée ce circuit. Ce n’est pas aisé. Il faut d’abord créer le circuit a travers la disponibilité des salles, les tourneurs, les sponsors formés. Ensuite, la redistribution des droits en sera le filet de sécurité. L’État doit-il se retirer ? Non ! Mais il doit changer de rôle. Passer de payeur à facilitateur. Cela signifie écrire un Code de l’Artiste avec un vrai statut, une couverture sociale, une imposition clarifiée. Instituer un cadre fiscal du mécénat, où les entreprises qui investissent dans la culture bénéficient de déductions d’impôts. Subventionner l’infrastructure les salles, les studios. Laisser les mécènes, les tourneurs, les agents faire leur métier sans ingérence politique.
Vers la professionnalisation des mécènes et opérateurs
Le mécène de talent existe en Guinée. Mais l’opérateur culturel, lui, n’existe pas comme catégorie légale. Un promoteur de concert se déclare lui-même. Il n’a aucune accréditation, aucune obligation de transparence, aucune assurance. Le festival naît de sa volonté personnelle et meurt avec elle.
Pour vraiment professionnaliser le secteur, trois éléments manquent. D’abord, un label d’agrément. Quiconque veut devenir manager, agent, tourneur ou organisateur culturel doit suivre une formation minimale, obtenir une certification, accepter des obligations de transparence financière, d’assurance, de clauses de sortie définies. Cela élimine les prédateurs et les amateurs.
Ensuite, des contrats-types. Le BGDA ou le ministère de la Culture devrait publier des modèles de contrats : mécène-artiste, manager-artiste, tourneur-artiste. Chacun clarifie les droits, les obligations, les durées, les clauses de rupture. D’autres pays avancés ont fait cela. La Guinée peut copier, adapter, et laisser le marché librement utiliser ces templates.
Et puis, une plateforme de réseautage. Un endroit où artistes cherchant un manager rencontrent des managers. Où mécènes cherchant des projets trouvent des artistes. Où tourneurs cherchant des artistes dialoguent avec eux. Où festivals cherchant des partenaires les trouvent. Cela existe ailleurs : souvent publique, subventionnée, laissant le marché faire le reste.
Ainsi, un artiste viable n’a jamais une seule source de revenus. Il en combine plusieurs. Les revenus de scène : concerts, tournées, festivals. C’est de 40 à 60 pour cent du total. Les droits d’auteur de radio, TV, télécoms, streaming. De 15 à 25 pour cent. C’est du revenu différé, collectif, qui sert de sécurité sociale. La synchronisation pour les films, les publicités, les séries, les jeux vidéo. De 10 à 15 pour cent. Les partenariats de marque, les sponsorships, les collaborations. De 10 à 20 pour cent. Et puis l’entrepreneuriat culturel : produire pour d’autres, enseigner, gérer un studio, créer un label. De 5 à 15 pour cent.
Aucune de ces sources seule ne suffit. Ensemble, elles forment un écosystème résilient.
Comment un artiste guinéen sort-il de Conakry ? Pas en postulant seul à des festivals européens. En passant par un réseau de bookers et de tourneurs régionaux et internationaux reconnus.
Ces professionnels cherchent des artistes qui ont déjà une présence locale. Des albums publiés, des concerts validés, des audiences mesurables. Ils veulent aussi un point de contact fiable. Un agent ou un label capable de négocier, de produire des photos, des vidéos, des bios, de gérer les détails logistiques.
En Guinée, cela n’existe presque pas. Queen Rima à travers Ouria Music est un des très rares à se compter au bout des doigts d’une main. Elle a dû s’appuyer sur des réseaux à RFI, sur des ressources personnelles à l’intérieur et à l’extérieur du pays pour réaliser son circuit. Un label ou une agence guinéenne compétitive aurait une présence web en trois langues, un portfolio d’artistes, un track record de tournées, des relations avec les bookers d’Afrique, d’Europe et du monde.
L’État pourrait encourager le type de label à l’image d’Ouria Music. Subventionner un Bureau de Booking Guinéen qui représente les artistes auprès des tourneurs régionaux et internationaux. Accorder des visas culturels simplifiés aux tourneurs étrangers. Créer des résidences d’artistes pour que les équipes de production internationale viennent enregistrer ou tourner. Exonérer de TVA l’import et l’export de matériel musical et technique.
Les cinq réformes d’urgence
Première réforme : adopter une Loi portant Statut de l’Artiste, comme au Sénégal qui a validé son texte en février 2024. Deuxième réforme : créer un cadre fiscal du mécénat, inspiré de la Loi Léotard française. Troisième réforme : instituer une plateforme publique de réseautage pour les artistes, les mécènes, les tourneurs, les festivals. Quatrième réforme : mettre en ligne des contrats-types pour manager-artiste, mécène-artiste, tourneur-artiste. Cinquième réforme : encourager la création d’autres labels et instituer un circuit de reconnaissance pour les opérateurs culturels professionnels.
Les musiciens guinéens ont amorcé depuis un an une réflexion sur la création d’un syndicat à travers l’UNAMGUI. Cela doit advenir et s’institutionnaliser. Mais pas comme une plainte collective. Comme un outil de négociation collective avec l’État.
Le syndicat doit défendre trois choses. Le droit collectif à un statut légal. Une véritable Loi de l’Artiste. L’accès équitable aux ressources publiques : subventions, résidences, formations. La transparence du BGDA : rapports semestriels publics, audits externes, représentation artistique au conseil d’administration.
Mais les artistes doivent aussi faire preuve d’initiative. Ne plus attendre l’État pour sortir de Conakry. Prendre contact avec des agents, des tourneurs, des labels régionaux. Former des collectifs : pas un artiste seul contre mille agents, mais une coopérative de jeunes musiciens payant ensemble un agent et un tourneur. Documenter chaque sortie, chaque collaboration. C’est votre portfolio auprès du monde. Refuser les contrats verbaux. Insister pour du papier. Cela vous protège et vous professionnalise.
5. Conclusion. L’industrie ou l’extinction
La Guinée a tous les éléments pour construire une industrie musicale compétitive en Afrique de l’Ouest. Elle a l’héritage. Elle a les talents émergents. Elle a commencé à assainir la gestion collective des droits. Mais elle confond sécurité avec viabilité.
Payer les artistes c’est bien. Leur créer un écosystème c’est mieux. L’État a fourni l’argent jusqu’à présent. Il doit maintenant fournir la structure. Les mécènes, les tourneurs, les agents viendront remplir cette structure. Mais elle doit d’abord exister.
Sans cette construction, la Guinée continuera à produire des talents qui s’exportent ailleurs. Avec elle, elle peut devenir un carrefour de la création ouest-africaine. Ce qu’Abidjan est pour la Côte d’Ivoire. Ce que Lagos s’apprête à être pour le Nigeria. Le moment n’a jamais été aussi critique. Et l’opportunité jamais aussi claire.
Par Mathieu Moussa KOUROUMA
© 2026. Analyse critique et prospective du secteur culturel guinéen et ouest-africain
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