Financement de la défense en Afrique : le rôle stratégique des partenariats public-privé

LE FINANCEMENT DE LA DEFENSE AFRICAINE :
LE ROLE DES PARTENARIATS PUBLIC-PRIVE
Les chefs d’Etat-Major des Armées Africaines ont plus d’une raison de se préoccuper de la paix en Afrique.
Premièrement, l’Afrique est moins perçue comme un continent qu’un pays. Demandez à tout voyageur venant d’Asie, d’Europe ou d’Amérique et voulant venir dans un pays Africain, quelle sera sa destination ? il dira je vais en Afrique. C’est à vous de demander où en Afrique, il vous donnera peut-être le nom du pays de sa destination. Cette perception viendrait d’un passé d’empires médiévaux assez prospères mais surtout du continent tel que la géographie l’a suggéré et l’histoire l’a imposé.
A contrario, comment sont perçus les guerres dans des pays spécifiques du continent ? Elles sont tout simplement considérées comme des guerres en Afrique. Ce qui ferait renoncer certains investisseurs étrangers à tenter leur chance dans n’importe quel pays même ceux en paix sur le continent.

Deuxièmement, le temps de compter sur les pays étrangers pour le financement de la paix en Afrique a tendance à être dépassé. Les expressions de mondialisation fortement utilisées dans les années 1980 voire 1990 par ce qui paraissait comme enthousiasme de l’accélération des échanges liés aux nouvelles technologies et aux échanges commerciaux à travers des politiques douanières incitatives semblent enfouies dans un passé lointain. Ont eu tort ceux qui pensaient que la chute du mur de Berlin et la création de l’organisation mondiale du commerce allaient être la soupape de sécurité et les échanges mondiaux ininterrompus. Très peu voyait les clivages idéologiques et protectionnistes revenir. Aujourd’hui, on y est.

Le sujet qui nous intéresse doit tenir tout d’abord compte de ce passé récent. Oui les Chef d’Etats-majors des Armées Africaines ont raison de penser à de nouveaux modèles de financement et d’évoquer le rôle du partenariat public-privé. Toute guerre nuit au public défini comme Etat et comme Peuple tout comme elle nuit au secteur privé en tant qu’investisseur, pourvoyeur d’emploi et créateur de richesse. Au total, la marge ne devrait qu’être faible entre les deux secteurs.
La nécessité de la paix et de la Sécurité n’est plus à démontrer, mais il nous faut avoir constamment à l’esprit que sans financement prévisible, suffisant et solidaire, notre architecture de paix ne peut-être qu’illusoire.
Au niveau continental, l’Afrique a accompli certainement des progrès notables par la mise en place d’un prélèvement de 0,2% sur les importations (le défi demeure pour l’effectivité du mécanisme), une inspiration des 0,5% de la CEDEAO qui couvrirait 70 à 90 % de son budget ; et d’un Fonds de la Paix de l’Union africaine qui a franchi le cap des 398 millions USD mobilisés (hors contributions privées), un jalon majeur pour financer la prévention, la médiation et le soutien aux opérations. De surcroît, la résolution 2719 du décembre 2023 du Conseil de sécurité ouvre enfin la voie à un financement onusien par quotes-parts des opérations conduites par l’UA (75% par l’ONU et les 25% par les deux parties), avec des critères de conformité. C’est un tournant stratégique, à transformer en résultats tangibles pour l’Afrique.

Dans le même temps, les dépenses militaires en Afrique ont bondi ces dernières années, atteignant 52,1 milliards USD en 2024, soit 3 % de croissance par rapport à 2023. Or, dépenser davantage n’est pas forcément dépenser mieux et la clef est de canaliser des ressources soutenables vers la prévention, la stabilisation et la protection des civils, au lieu de financer des cycles de réaction coûteuse.
L’Afrique fait ainsi face à une augmentation des besoins sécuritaires alors que les marges budgétaires sont réduites. À l’échelle mondiale, la part des budgets publics allouée aux dépenses militaires a atteint 7,1 % en 2024 avec un fardeau mondial de 2,5 % du PIB. Dans le domaine climatique, le lien climat-sécurité appelle des filets financiers rapides avec la mutuelle paramétrique Africain Risk Capacity (UA) qui aurait déjà versé plus de 170 millions USD d’indemnisations cumulées et protège des dizaines de millions de personnes.
Les enjeux montrent clairement que les canaux de financement classique, comme illustré ci-haut, ne suffisent plus pour faire face aux enjeux sécuritaires. Il est nécessaire de recourir aux financements sous le prisme du Partenariat Public-Privé (PPP).
Plusieurs domaines de Partenariat public-privé ont été déjà identifiés et, peu ou prou, ils y ont été positifs : mobilisation de ressources financières pour réaliser des projets d’intérêt général, diminution de certaines inégalités et niveau de pauvretés, ceux-ci ayant abouti à l’amélioration des infrastructures, à la création d’emplois, à une certaine qualité de vie etc. Aucun de ces avantages ne peut résister aux guerres sur un continent aussi vaste que l’Afrique. Que faire pour que le PPP s’ajoute aux succès de financement de la fin des guerres en Afrique. Il me semble nécessaire de :
1. Elargir le modèle PPP à la défense et à la sécurité
La Banque africaine de développement (BAD) a mis en place un cadre stratégique pour soutenir les PPP, avec un fonds dédié (Africa PPP Development Fund) pour l’environnement propice, la préparation de projets et leur financement.
Il est promoteur d’impulser des PPP pour financer des bases légères, centres de formation régionaux, drones de surveillance, ou infrastructures logistiques frontalières. Ce modèle peut réduire la pression fiscale sur les États tout en bénéficiant de l’expertise technique et de la rigueur du secteur privé avec une attention accrue sur le contenu local.
2. Promouvoir les obligations à impact
La BAD explore des instruments de dette « Security-Indexed Investment Bonds » donnant aux investisseurs une visibilité sur le rendement social et sécuritaire. Ce qui est idéal pour canaliser des capitaux vers la paix, la résilience communautaire, la formation sécuritaire tout en mesurant les impacts.
3. Appuyer le PPP à travers les institutions régionales
Le Fonds africain de solidarité (ASF), en partenariat avec Bpifrance, offre des garanties et subventions facilitant l’accès aux financements pour les secteurs publics et privés dans des pays comme le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, la Centrafrique, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée Bissau, le Mali, Maurice, le Niger, le Rwanda, le Sénégal, le Tchad et le Togo. Ce modèle pourrait être adapté à la sécurité. Un tel modèle pourrait être développé pour la couverture partielle des risques liés à des projets sécuritaires.
4. Mutualisation régionale et assurance risques
La CEDEAO et le FMI ont soutenu la mutualisation de la lutte antiterroriste au Sahel. La CEDEAO a disposé d’un plan de 2,3 milliards USD pour la période 2020-2024.
Le modèle des sociétés africaines qui couvrent plusieurs pays et protègent contre les défauts d’État dans les infrastructures (ex. projets solaires), peut être dupliqué pour des projets sécuritaires.
En termes concret, des modèles expérimentés dans certains pays peuvent faire l’objet d’étude de cas pour un meilleur apprentissage pour une stratégie d’expansion. Il s’agit notamment des modèles :
1. Sécurité des infrastructures critiques comme le partenariat pour la protection des ports, aéroports, chemins de fer et réseaux énergétiques.
Par exemple : en Afrique du Sud, les compagnies minières financent des dispositifs sécuritaires privés en collaboration avec la police pour protéger leurs sites. Au Nigéria, les compagnies pétrolières cofinancent avec l’État la sécurisation des pipelines et installations pétrolières (Niger Delta).
2. Financement conjoint des équipements et technologies avec des accords entre Etats et Entreprises privées pour fournir des systèmes de vidéosurveillance, drones et radars et mettre en place des systèmes biométriques pour le contrôle des mouvements.
Exemple : au Kenya, un PPP favorise le déploiement de caméras de surveillance intelligente à Nairobi.
3. Partage des coûts de formation et de gestion pour les formations conjointe des forces de sécurité publiques et privées. Les grandes entreprises (banques, télécoms, transporteurs) peuvent financer des programmes de formation à la cybersécurité et à la protection contre le blanchiment d’argent.
Exemple : au Maroc et en Égypte, les banques privées investissent dans la lutte contre la cybercriminalité en coopération avec les autorités.
4. Mécanismes de co-assurance et fonds communs par la création de Fonds conjoints entre l’Etat, les multinationales et les bailleurs pour financer la sécurité dans les zones à risques.
Exemple : au Mali et au Burkina Faso, des fonds de sécurisation des corridors commerciaux sont alimentés par les transporteurs, les commerçants et l’État.
5. Externalisation en mode PPP : délégation de la gestion de certains services de sécurité à des consortiums privés sous contrôle de l’État.
Exemple : le Botswana et la Namibie collaborent pour la sécurité des zones de conservation (parcs naturels, réserves touristiques) confiée à des PPP entre l’État, ONG et entreprises touristiques. Le Nigeria assure certaines patrouilles maritimes contre la piraterie dans le Golfe de Guinée avec contribution des compagnies maritimes privées en partenariat avec la marine.
6. Innovation en cybersécurité pour le PPP entre agences de sécurité nationales et opérateurs privés de télécommunications pour le contrôle des flux numériques.
Exemple : au Rwanda, le gouvernement collabore avec des start-ups Tech pour développer des solutions de sécurité numérique.
7. Financement à travers les PPP sécuritaires régionaux pour la mise en commun des ressources entre Etats et entreprises privées régionales.
Exemple : la CEDEAO expérimente des dispositifs de financement partagé pour sécuriser les corridors commerciaux et les zones frontalières. Le Maghreb (Maroc, Tunisie, Algérie) développe des coopérations public-privé dans la surveillance des frontières et du trafic transnational.
Lagos, Forum du 26 au 29 août 2025
SEM Lansana KOUYATE
Ancien Secrétaire Exécutif de la CEDEAO
Ancien Sous-secrétaire général des Nations-Unies
Ancien Premier Ministre de la République de Guinée
Planete7.info
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