Sortir de la posture, entrer dans la charge (Par Amadou S. Tall)

sonoco sites

En novembre 2024, lors d’un séjour à Kigali, une conversation informelle avec un interlocuteur que je venais à peine de rencontrer a fait basculer quelque chose dans ma manière de lire notre génération.

Nous parlions de gouvernance, des blocages de nos États, de ce que nos pays n’arrivent pas à devenir. Et au détour d’une phrase, il a dit une chose très simple, presque banale, mais qui m’a accompagné pendant des mois : Le problème n’est ni le système, ni sa forme, mais l’absence de valeurs profondes chez ceux qui l’habitent.

Ce soir-là, dans une ville qui est l’un des rares laboratoires africains d’exécution politique, j’ai compris que nous avions passé trop de temps à débattre des architectures et pas assez à interroger les architectes. Nous-mêmes, en premier lieu.

Je fais partie de cette génération africaine formée à l’analyse, connectée au monde, outillée comme aucune avant elle, et pourtant étrangement dépendante de la parole.

Nous avons appris à diagnostiquer plus vite que nous n’apprenons à construire, à indexer les responsabilités plus finement que nous ne les assumons, à produire du contenu sur nos pays plus abondamment que nous ne produisons leurs infrastructures.

Ce n’est pas un défaut individuel, je m’y inclus pleinement d’ailleurs et pense qu’il s’agit d’une dérive collective, lente, presque imperceptible, et dont le coût ne se mesure pas aux réseaux sociaux mais aux décennies qui passent sans que rien ne change vraiment dans les fondations de nos économies et de nos États.

Il faut nommer cette dérive avec précision, parce que tant qu’elle reste diffuse, elle conserve son pouvoir.

Nous avons organisé, sans l’avoir décidé, une économie de la posture : un espace où la lucidité affichée tient lieu d’action, où la dénonciation vaut engagement, où le fait de voir le problème dispense, curieusement, d’avoir à le résoudre.

On y gagne parfois de la visibilité, on y conquiert une forme de reconnaissance symbolique, on y construit même des carrières entières.

Mais on n’y produit presque rien de ce qui, demain, permettra à nos sociétés de se tenir debout sans dépendre de l’extérieur pour leurs paiements, leurs infrastructures, leurs récits ou leurs décisions stratégiques.

Je ne lance pas ce constat depuis une position surplombante. Je l’ai d’abord fait sur moi-même. Pendant longtemps, j’ai cru que produire des idées, les partager, les défendre publiquement suffisait à participer au changement que j’appelais de mes vœux.

C’est en construisant Nimba SMS, dans un marché où presque tout restait à faire, que j’ai d’abord compris à quel point j’avais sous-estimé la différence entre parler d’un problème et résoudre un problème.

Mais c’est surtout en m’engageant, plus récemment, dans la construction de Guinee Alliance Startup, cette tentative patiente, parfois décourageante, de fédérer un écosystème startup guinéen encore fragmenté, que j’ai pris la mesure de ce que signifie réellement construire du collectif.

Rien n’y est évident. Il faut réconcilier des intérêts qui s’ignorent, parfois se défient. Il faut convaincre des acteurs qui n’ont pas encore l’habitude de se coordonner que leur intérêt n’est pas dans la compétition silencieuse mais dans l’alliance visible. Il faut absorber les découragements, les malentendus, les lenteurs institutionnelles, les promesses qui s’évaporent, et continuer.

Ce travail-là, je l’avais sous-estimé. Je le sous-estime encore, probablement, certains jours. Mais il m’a appris ceci : la différence entre celles et ceux qui transforment réellement un écosystème et celles et ceux qui le commentent ne se joue pas dans l’intelligence, elle se joue dans la capacité à rester, à tenir, à revenir le lendemain quand la veille a été difficile.

Cette expérience m’a conduit à une lecture que je crois juste de ce qui se joue actuellement sur le continent. Nos institutions ne sont pas étrangères à nous : elles sont le reflet, agrandi et parfois déformé, de nos comportements collectifs.

S’il y a du court-termisme dans nos politiques publiques, c’est parce qu’il y a du court-termisme dans nos ambitions privées.

S’il y a de l’opportunisme dans nos élites, c’est parce qu’il y a de la complaisance dans nos classes éduquées, celles-là mêmes qui devraient, par leur formation et leur exposition, tirer le niveau vers le haut.

Changer le système, ce n’est donc pas seulement changer ceux qui le dirigent, parce que le remplacement des individus sans transformation des habitudes ne produit qu’une rotation des mêmes logiques.

Changer le système, c’est d’abord se transformer soi-même, dans sa manière de travailler, d’interagir, d’assumer ses erreurs, de tenir dans la durée quand les résultats tardent à venir.

C’est à ce point précis que se dessine, je crois, la véritable ligne de fracture de notre génération.

Elle ne passe pas entre les diplômés et les autres, entre la diaspora et ceux qui sont restés, entre les entrepreneurs et les fonctionnaires.

Elle passe entre celles et ceux qui ont accepté que construire est long, souvent invisible, parfois décourageant, et qui s’y tiennent malgré tout et celles et ceux qui croient encore, consciemment ou non, qu’une bonne analyse, une vidéo bien faite, une indignation bien partagée suffiront à produire ce que seule une discipline de dix ou vingt ans est capable de produire.

Les premiers ne sont pas plus intelligents que les seconds. Ils ont simplement compris que, dans l’histoire des nations qui se sont redressées, aucune ne l’a fait par le verbe. Toutes l’ont fait par le geste, répété, patient, souvent impopulaire, presque toujours mal récompensé sur le moment.

Ce basculement a une exigence morale que nous avons du mal à regarder en face. Il impose de reconnaître que chaque position que nous occupons est une responsabilité qui nous dépasse, et que chaque compétence que nous avons acquise est un devoir de transmission envers celles et ceux qui viendront après nous.

Nous n’avons pas été formés, connectés, exposés au monde pour nous en servir à titre personnel. Nous l’avons été, par nos familles, par nos États, par les écosystèmes qui nous ont ouvert des portes, pour servir ce qui nous a construits.

C’est une inversion radicale de la logique dominante, qui nous apprend depuis des années à maximiser d’abord notre trajectoire individuelle, quitte à redistribuer plus tard quand nous serons en sécurité.

Or cette logique, poussée à grande échelle, produit exactement le continent que nous déplorons : un continent riche d’individus accomplis et pauvre de projets collectifs, brillant dans ses diasporas et fragile dans ses territoires.

Je ne crois pas, pour autant, aux discours qui opposent théâtralement la jeunesse africaine à ses États, à ses aînés, à ses institutions.

Ces oppositions nous coûtent cher parce qu’elles nous dispensent du travail le plus exigeant, qui est celui de la co-construction patiente, de la coalition silencieuse, du dialogue stratégique avec des acteurs que nous préférerions affronter tant l’affrontement est plus lisible et plus gratifiant que la négociation.

L’État, dans nos pays, n’est ni notre adversaire ni notre sauveur : il est un partenaire à actualiser, à éclairer de nos retours de terrain, à accompagner dans des transformations qu’il ne peut pas mener seul parce que personne, nulle part, ne transforme un pays depuis un seul centre de pouvoir.

La diaspora n’est pas une menace ni un sauvetage : elle est une extension de nous-mêmes, qu’il faut savoir relier aux dynamiques locales sans la romantiser ni l’instrumentaliser.

Les aînés ne sont pas un frein : ils sont une mémoire, parfois lourde, souvent précieuse, dont l’ignorance nous condamne à refaire des erreurs que d’autres ont déjà payées pour nous.

Fanon écrivait que chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. Je ne sais pas encore ce que fera la nôtre. Je sais en revanche qu’elle ne peut plus prétendre ne pas savoir ce qui lui est demandé.

Nous avons l’information, les outils, les modèles, les connexions, les exemples. Ce qui nous manque n’est plus l’accès.

C’est la décision, celle, difficile, de quitter le confort de la posture pour entrer dans l’inconfort de la charge, celle d’accepter que les transformations que nous appelons de nos vœux n’auront lieu que si nous consentons à les porter dans la durée, sans caméra, sans applaudissement, sans certitude même qu’elles aboutiront de notre vivant.

Ce consentement-là, personne ne peut le signer à notre place. Et c’est très exactement là, dans le silence de ce choix individuel répété à des millions d’exemplaires sur le continent, que commence le DEVOIR.


Amadou S. Tall – entrepreneur, auteur et ecosystem builder.

#TheCallOfDuty

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.

Accueil
Radio
Tv
Replays