N’Zérékoré : les teinturières à l’épreuve de la concurrence des tissus chinois

Au Centre d’exposition de N’Zérékoré, les couleurs chatoyantes, les motifs singuliers et les textures des tissus traditionnels racontent encore l’histoire et le savoir-faire de la Guinée forestière. Derrière cette vitrine du patrimoine local se cache pourtant une réalité moins reluisante. Les femmes teinturières, gardiennes d’un savoir-faire transmis de génération en génération, peinent de plus en plus à écouler leurs productions. En cause : l’afflux de tissus importés, notamment chinois, vendus à des prix plus accessibles et dont certains reproduisent l’apparence des créations locales.
Dans les ateliers, le travail commence bien avant que le tissu ne soit exposé. Il faut rechercher les matières premières dans plusieurs villages, les préparer, les transformer, appliquer les teintures et parfois attendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant d’obtenir une pièce achevée. Un labeur minutieux qui contraste fortement avec la rapidité et les prix des produits importés.
Pour Mania Jacqueline Loua, teinturière à N’Zérékoré, chaque tissu traditionnel est avant tout le fruit d’un travail artisanal exigeant.
« Nous sommes des femmes teinturières. C’est nous qui fabriquons ces habits traditionnels à partir de la teinture. Chaque produit exposé est fabriqué à la main. Mais aujourd’hui, ce travail devient de plus en plus difficile, car nous consacrons beaucoup de temps et d’énergie à nos productions sans avoir la garantie de pouvoir les vendre. »

Le principal défi auquel sont confrontées ces artisanes se trouve désormais sur les marchés. Des tissus importés de Chine, ressemblant parfois aux productions traditionnelles locales, sont proposés à des prix nettement plus abordables. Une concurrence qui pèse lourdement sur les ventes et fragilise une activité dont dépendent de nombreuses familles.
« Nous souffrons énormément. Du jour au lendemain, nos produits sont devenus beaucoup moins consommés qu’auparavant. Aujourd’hui, il existe sur le marché des tissus chinois qui ressemblent à ceux que nous fabriquons manuellement. Ils constituent une véritable concurrence pour nous. Les clients préfèrent souvent acheter ces tissus moins chers plutôt que de venir chercher le produit authentique, qui demande pourtant beaucoup de travail et de temps », déplore Mania Jacqueline Loua.

Cette évolution a profondément bouleversé les habitudes de production. Il y a quelques années encore, les teinturières pouvaient produire pendant plusieurs semaines et écouler leur stock en une seule journée. Aujourd’hui, les invendus s’accumulent et le temps consacré à la fabrication ne garantit plus la vente.
« Avant, nous pouvions passer deux à trois semaines à produire des tissus et réussir à les vendre en une seule journée. Aujourd’hui, c’est pratiquement l’inverse », témoigne-t-elle.
Parmi les productions concernées figurent notamment les tissus traditionnels comme le Forêt Sacrée, confrontés à la popularité croissante de produits tels que le Faré Yalé. Certains tissus traditionnels peuvent atteindre 15 000 francs guinéens le mètre, voire davantage, un prix qui s’explique par la quantité de travail nécessaire à leur fabrication, mais qui peut constituer un frein pour des consommateurs à la recherche de produits moins coûteux.

Pour ces teinturières, l’enjeu ne se limite toutefois pas à la concurrence commerciale. La teinture constitue une source de revenus essentielle et permet à de nombreuses femmes de subvenir aux besoins de leurs familles.
« Nous n’avons pratiquement pas d’autre métier. Notre activité de teinture nous permet de nous nourrir et de subvenir aux besoins de nos familles », souligne Mania Jacqueline Loua.
Dans cette région, la fabrication des tissus traditionnels repose également sur l’utilisation de matières et de produits locaux. Les artisanes doivent parcourir plusieurs villages pour se procurer les éléments nécessaires à leur travail.
« Tous les produits que vous voyez ici sont fabriqués à partir d’éléments que nous allons nous-mêmes chercher dans plusieurs villages. C’est justement ce qui fait notre différence à N’Zérékoré. Derrière chaque tissu, il y a un travail de recherche, de déplacement et de transformation. »

Une particularité qui donne aux productions locales une identité propre, mais qui semble encore insuffisamment valorisée sur le marché intérieur.
Paradoxalement, certains des débouchés les plus intéressants pour ces productions se trouvent au-delà des frontières guinéennes. Des clients venus de pays voisins passent des commandes auprès des teinturières de N’Zérékoré avant de revendre les produits en Côte d’Ivoire ou au Liberia.
Mais ces commandes sont souvent accompagnées de négociations serrées sur les prix, ce qui réduit davantage les marges des artisanes.
« Parfois, nous recevons quelques clients qui passent des commandes en négociant fortement les prix. Ensuite, ils repartent vendre nos produits en Côte d’Ivoire ou au Liberia. Cela montre aussi que nous ne valorisons pas suffisamment nos propres productions. Nos produits intéressent des personnes venues de l’extérieur, mais chez nous, beaucoup de consommateurs préfèrent encore les articles importés », regrette-t-elle.

Cette situation révèle un paradoxe : un savoir-faire local susceptible de séduire des consommateurs au-delà des frontières peine à trouver une place durable sur son propre marché.
Face à ces difficultés, les artisanes de N’Zérékoré demandent davantage d’attention de la part des pouvoirs publics. Elles souhaitent notamment un meilleur accompagnement des acteurs de l’artisanat, une promotion accrue des produits locaux et des mesures susceptibles de renforcer leur compétitivité face aux importations.
Pour elles, il ne s’agit pas seulement de vendre davantage de tissus. Il est également question de préserver une activité génératrice de revenus, de protéger des emplois et surtout de transmettre un patrimoine culturel aux générations futures.

Au Centre d’exposition de N’Zérékoré, les tissus continuent de se parer de leurs couleurs et motifs traditionnels. Ils racontent une histoire, celle d’un territoire et de femmes qui perpétuent un savoir-faire ancien malgré les difficultés économiques.
Mais derrière l’éclat des étoffes se dessine une inquiétude grandissante : que deviendra la teinture traditionnelle si les produits importés continuent de gagner du terrain ?
Pour les teinturières, la réponse passe par une meilleure valorisation du « made in Guinea », un soutien plus conséquent à l’artisanat local et une prise de conscience des consommateurs. Car acheter un tissu traditionnel de N’Zérékoré, au-delà du produit lui-même, c’est aussi contribuer à faire vivre un métier, une économie familiale et une part du patrimoine culturel de la Guinée forestière.
Antoine Neima pour Planete7.info
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