Kobayah, Lambandji, Kissosso… Jusqu’à quand allons-nous compter les morts ?

Depuis plusieurs années, et à chaque saison pluvieuse, Conakry connaît les mêmes scènes de désolation : des quartiers entiers inondés, des pertes en vies humaines, des dégâts matériels considérables, et des familles laissées dans un dénuement total. Cette nuit encore, près d’une dizaine de personnes ont péri. Des habitations se sont effondrées, des familles ont tout perdu. On en parle comme d’un phénomène naturel, mais à bien y regarder, rien de tout cela n’a de naturel.
Ces drames sont avant tout le résultat de décennies de mauvaise gouvernance, d’incompétence, et d’absence de vision à long terme. Trois éléments permettent de mieux comprendre l’ampleur et l’origine du problème.
Premièrement, l’absence totale d’anticipation face à l’évolution démographique de Conakry. La ville est passée d’environ 70 000 habitants dans les années 1960 à plus de 2 millions aujourd’hui pour un espace de 450 Km2. Mais rien n’a été pensé pour accompagner cette croissance. Pas de plan d’urbanisation, pas de vision d’ensemble. Résultat : une urbanisation sauvage, nourrie par la nécessité pour chacun de trouver un espace où vivre, même au prix d’une construction sur une zone marécageuse, un lit de cours d’eau ou une pente instable. C’est ainsi que des zones comme Kakimbo, autrefois traversées par des rivières et recouvertes de végétation dense, ont été peu à peu colonisées, bouchant naturellement les voies de ruissellement des eaux.
Les populations qui s’y sont installées n’ont pas agi par irresponsabilité. Elles ont simplement répondu à un besoin vital : celui de se loger. Le problème, c’est qu’elles ont été livrées à elles-mêmes, sans cadre, sans accompagnement, sans aménagements préalables.
Deuxième facteur, tout aussi déterminant : l’incapacité chronique à mettre en place un système efficace de gestion des déchets. En Guinée, jeter ses ordures dans le caniveau ou dans la rue lorsqu’il pleut est une pratique devenue courante. Non pas par ignorance, mais parce qu’il n’existe aucun dispositif digne de ce nom pour assurer la collecte et le traitement des déchets. Le peu qui est fait se limite souvent à déplacer le problème vers des dépotoirs à ciel ouvert. Et ces mêmes déchets, quand la pluie tombe, reviennent dans les rues, bloquent les canalisations, empêchent l’écoulement des eaux, provoquent des débordements et multiplient les risques sanitaires. C’est un retour direct à l’envoyeur. La pollution, ici, se retourne contre le pollueur.
Troisièmement, et c’est peut-être le plus grave : l’absence d’un plan d’urbanisme global, intégré, et rigoureusement appliqué. En Guinée, chaque secteur est traité isolément : la voirie d’un côté, la gestion des déchets de l’autre, les politiques de logement ailleurs. C’est ainsi qu’on construit des routes bitumées sans y adosser de système de drainage adapté. On érige des quartiers sans schéma directeur, sans penser aux flux d’eaux, aux accès, ou même à la sécurité des habitants. Chaque projet semble être conçu dans l’urgence, avec pour seule ambition de montrer qu’“on fait quelque chose”. Mais une route sans caniveaux, c’est une voie vers la catastrophe. Et une ville sans vision, c’est une ville qui étouffe sous ses propres contradictions.
Ces problématiques sont profondément liées, et elles devraient être abordées comme un tout. Il ne s’agit pas simplement de construire plus ou de réagir à l’urgence. Il faut planifier, penser à l’échelle de plusieurs décennies, s’inspirer des expériences d’ailleurs sans les copier, et bâtir des solutions ancrées dans notre réalité.
Prenons un exemple concret : en France, la mise en place d’un système de gestion des eaux pluviales et usées s’est étalée sur près d’un siècle. Ce sont des infrastructures lourdes, pensées sur le temps long, ajustées, renforcées, et aujourd’hui pleinement fonctionnelles. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu une volonté politique constante, une vision partagée, et des moyens mis au service du bien commun. Rien de cela ne s’improvise.
En Guinée, malheureusement, la logique reste celle du court terme. On inaugure vite, on construit à la hâte, on communique abondamment, mais les infrastructures s’effondrent à peine quelques années plus tard. Les populations, elles, n’ont d’autre choix que de subir — encore.
Certes, le citoyen a aussi une part de responsabilité. Il y a des comportements à interroger, des pratiques à changer. Mais à l’échelle de l’ensemble, cela ne pèse pas plus de 10 %. Le citoyen pense au quotidien, au concret, à l’urgence. C’est à l’État, qui détient la puissance publique, de penser l’avenir, d’organiser la société, de réguler, de projeter. C’est à lui que revient la tâche d’articuler toutes ces problématiques — habitat, environnement, transport, climat, assainissement — dans une seule et même vision.
Or aujourd’hui, en Guinée, nous en sommes encore loin. Très loin
Abdoulaye Barry, citoyen Guinéen
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