Esprit de feu : quarante ans de télévision contre l’obscurantisme (Tribune)

sonoco sites

Il est des existences qui ne se mesurent ni aux honneurs reçus ni aux fonctions occupées, mais à la lumière qu’elles laissent derrière elles. Il est des hommes qui choisissent de consacrer leur vie à bâtir des ponts entre les générations, à sauver une mémoire menacée d’effacement, à faire triompher l’intelligence sur l’oubli. C’est de cette trempe qu’est cet homme qui, depuis quarante années, a fait de la télévision un sanctuaire de la littérature guinéenne et de la culture nationale.

Lorsque la République de Guinée sortait de vingt-six longues années de dictature, un immense désert culturel s’étendait devant elle. Les bibliothèques étaient rares, les livres presque invisibles, les écrivains condamnés au silence, à l’exil ou à l’anonymat par l’omniprésence de la littérature souterraine. La littérature guinéenne vivait hors de son propre pays. Elle était devenue, pour reprendre une expression forte utilisée par le célèbre écrivain Tierno Monénembo, « une littérature extra-utérine :  » connue davantage à l’étranger que sur la terre qui l’avait vue naître.

C’est alors qu’un jeune homme décida de mener un combat dont peu mesuraient l’importance. Il comprit qu’un peuple qui ignore ses écrivains finit par oublier son âme. Il choisit donc, de faire entrer les livres dans les foyers grâce au plus puissant média de son temps : la télévision.

Pendant quatre décennies, il parcourut la Guinée, de Conakry à Labé, de Kankan à la Basse-Côte, des villes aux villages, à la recherche des voix naissantes, des poètes inconnus, des romanciers silencieux, des conteurs oubliés. Là où beaucoup ne voyaient que de modestes manuscrits, il discernait déjà les futures grandes plumes de la nation.
Grâce à ses émissions, des millions de Guinéennes et de Guinéens découvrirent que leurs écrivains existaient. Ils cessèrent d’être des inconnus pour devenir des figures admirées, des consciences écoutées, des références intellectuelles. Pour la première fois, la littérature guinéenne entrait dans les maisons, dans les familles, dans les conversations quotidiennes.

Mais son œuvre ne s’arrêta pas aux plateaux de télévision.

Dès 1985, il engagea un plaidoyer constant auprès de la coopération française afin que renaissent les grands instruments de la vie intellectuelle. Il participa activement à la création de l’Alliance franco-guinéenne, de la Bibliothèque franco-guinéenne et du Centre culturel franco-guinéen, institutions qui ouvrirent une nouvelle page de l’histoire culturelle nationale.
En 1987, il prit part à la création des premières bibliothèques modernes à l’intérieur du pays, notamment à Forécariah, à Fria et à l’Université de Kankan. Dans un pays où le livre demeurait un luxe inaccessible pour une grande partie de la population, ces bibliothèques représentaient bien davantage que des bâtiments : elles étaient des promesses d’émancipation.

Il écrivit également l’un des premiers ouvrages de référence consacré à notre patrimoine littéraire : Littérature guinéenne : les classiques. Ce livre demeure une pierre fondatrice pour quiconque souhaite comprendre la naissance et l’évolution des lettres guinéennes.
Son engagement fut également institutionnel. Il compta parmi les trois fondateurs de l’Association des écrivains de Guinée et créa la section guinéenne de l’Union de la presse francophone, convaincu que les écrivains et les journalistes sont les gardiens de la mémoire des peuples.

Pourquoi donc rappeler aujourd’hui ces faits dérange-t-il certains ?

Depuis quand l’histoire est-elle devenue une offense ? Depuis quand la mémoire est-elle considérée comme une provocation ? Depuis quand rappeler le rôle des bâtisseurs reviendrait-il à diminuer ceux qui poursuivent aujourd’hui l’œuvre commencée hier ?
Une nation ne grandit jamais en effaçant ses pionniers. Elle grandit en reconnaissant ce qu’elle leur doit.

Les nouvelles générations ont naturellement le droit d’innover, d’inventer et de transformer. Mais elles ont également le devoir de savoir sur quelles épaules elles se tiennent. Les novices qui montent aujourd’hui dans le train de la culture guinéenne doivent savoir que la locomotive avait déjà quitté la gare depuis longtemps. D’autres, dans des circonstances infiniment plus difficiles, avaient posé les rails, entretenu le feu de la chaudière et affronté les tempêtes.

Rappeler cette histoire n’est ni un exercice de nostalgie ni une revendication personnelle. C’est un acte de justice. C’est une dette envers la culture guinéenne. C’est un hommage rendu à tous ceux qui, dans l’ombre, ont refusé que les livres meurent, que les écrivains disparaissent et que l’intelligence soit vaincue par l’obscurantisme.
Quarante ans de télévision. Quarante ans de livres. Quarante ans de combats. Quarante ans de fidélité à la culture.

À une époque où les écrans diffusent souvent le bruit plus que la pensée, cette trajectoire rappelle qu’une caméra peut aussi devenir une bibliothèque, qu’un plateau de télévision peut devenir une salle de classe, et qu’une émission culturelle peut changer durablement le destin intellectuel d’un peuple.

Les nations se construisent autant par leurs routes que par leurs bibliothèques, autant par leurs infrastructures que par leurs écrivains. Ceux qui ont consacré leur vie à faire aimer les livres ont contribué, eux aussi, à bâtir la République.
L’histoire des belles lettres guinéennes ne saurait être racontée sans évoquer ceux qui, avec obstination, les ont portées à l’écran, offertes au peuple et défendues contre l’oubli. Leur œuvre appartient désormais au patrimoine national. Elle dépasse les hommes, les générations et les circonstances.

Car les civilisations ne meurent jamais par manque de richesses. Elles meurent lorsqu’elles cessent de transmettre leur mémoire. Et ceux qui sauvent cette mémoire méritent bien davantage que le silence : ils méritent la reconnaissance de toute une nation. :::

 

Mohamed Salifou Keita, est un journaliste et Écrivain.

Expert en Communication Stratégique. Ingénieur en Intelligence Culturelle.

Lobbyiste et Consultant International.

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.

Accueil
Radio
Tv
Replays