Banques de développement : changer d’échelle en transformant la garantie en levier massif d’investissement (Par Magaye GAYE)

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Pendant plusieurs années, nous avons exercé à la fois dans une banque de développement et dans une institution internationale spécialisée dans la garantie. Ce double regard nous a permis de connaître de l’intérieur les principaux instruments du financement du développement : prêts, lignes de crédit, prises de participation, financements structurés et garanties. La garantie n’est donc pas, pour nous un instrument nouveau. Elle fait depuis longtemps partie de la boîte à outils des institutions de financement du développement.

Pourtant, une réflexion récente m’amène à la regarder sous un angle différent. Face à l’ampleur des besoins d’investissement de nos économies, ne sommes-nous pas en train de sous-utiliser l’un des instruments les plus efficaces pour mobiliser le capital privé ?

Il n’est pas ici question de proposer le remplacement du prêt par la garantie mais de réfléchir sur un   changement d’échelle dans l’utilisation des leviers de garantie.

Le principal intérêt est précisément d’utiliser le capital public comme un instrument permettant d’attirer davantage de ressources privées.

Les besoins sont considérables : infrastructures, énergie, agriculture, industrialisation, santé, logement, numérique, transition climatique. Ils dépassent très largement les capacités des budgets publics et des institutions de développement prises isolément. Dans le même temps, l’Afrique dispose de ressources financières importantes — dépôts bancaires, épargne des ménages, capitaux institutionnels, intérêt persistant des investisseurs internationaux. Le problème n’est donc pas uniquement celui de la disponibilité du capital. Il est aussi celui du risque, qui empêche une partie de ce capital de se transformer en investissement productif.

C’est précisément là que les banques de développement peuvent jouer un rôle plus important. En mai 2026, le Groupe de la Banque mondiale a annoncé vouloir plus que doubler ses garanties annuelles en Afrique, pour atteindre 6,4 milliards de dollars d’ici 2030, avec l’ambition de mobiliser 23 milliards de dollars de capitaux privés en quatre ans. La Banque africaine de développement a de son côté renforcé sa participation dans l’Africa Trade Insurance Agency pour accroître les capacités d’assurance et d’atténuation des risques. Ces décisions montrent qu’un instrument ancien peut désormais jouer un rôle beaucoup plus important dans la mobilisation du financement du développement.

LA GARANTIE : UN LEVIER POUR MULTIPLIER LE CAPITAL DISPONIBLE

Le mécanisme est simple. Lorsqu’une banque de développement garantit une partie d’un financement, elle ne se substitue pas au financeur privé — elle lui permet de prendre un risque qu’il aurait jugé trop élevé seul. Un même engagement public peut ainsi contribuer à mobiliser plusieurs fois davantage de capitaux privés. Mon expérience dans une institution spécialisée dans la garantie m’a permis de mesurer concrètement cet effet multiplicateur : un franc de garantie pouvait, selon les opérations, permettre de mobiliser jusqu’à trois francs de financement — un rapport de un à trois qui donne toute sa portée à cet instrument.

Un constat s’impose pourtant : les fonds de garantie existants sur le continent africain sont, dans bien des cas, largement sous-capitalisés. Beaucoup peinent à jouer pleinement leur rôle, faute de ressources suffisantes, et certains rencontrent aussi des difficultés de gouvernance qui limitent leur efficacité. À l’inverse, les banques de développement sont généralement très liquides, disposent d’excellentes signatures sur les marchés et parviennent à mobiliser des ressources considérables pour leur propre financement.

C’est précisément là que se trouve, à mon sens, l’opportunité à saisir : une partie de ces ressources et de cette capacité de mobilisation devrait être davantage consacrée à la garantie. L’effet de levier ainsi obtenu permettrait à un nombre beaucoup plus important de PME de bénéficier, indirectement, d’un accès au financement. Le rôle catalyseur des banques de développement pourrait également permettre aux banques commerciales de refinancer plus largement les PME, y compris une partie du secteur informel — qui constitue l’essentiel du tissu productif de nos économies mais reste largement exclu du financement faute de garanties suffisantes

Ce levier de garantie pourrait aussi contribuer à sécuriser les investissements directs étrangers dont nos économies ont tant besoin.

L’enjeu est de passer d’une question — « combien pouvons-nous prêter ? » — à une autre, plus ambitieuse : « combien de financements pouvons-nous permettre de mobiliser grâce à notre capacité de prise de risque ? » Cela suppose de renforcer les mécanismes de garantie existants et de mieux utiliser les capacités des grandes banques de développement régionales et multilatérales. La garantie pourrait ainsi devenir une véritable infrastructure de mobilisation du capital privé.

CHANGER D’ÉCHELLE SANS DILUER LA RESPONSABILITÉ DU RISQUE

Il serait dangereux de considérer la garantie comme un instrument sans coût ni risque. Elle ne le supprime pas ; elle le partage, le déplace, et le rend parfois contingent.

En décembre 2024, la MIGA a accordé une garantie de 506 millions d’euros à Société Générale et HSBC, couvrant le risque lié aux engagements financiers de la BOAD, pour permettre à celle-ci d’accéder à des ressources de long terme destinées au financement de projets en Afrique de l’Ouest. Cet exemple ne traduit aucun problème particulier : il illustre simplement comment une garantie permet à plusieurs institutions de participer à une même chaîne de financement en partageant différentes composantes du risque.

C’est cette capacité de partage qu’il faut développer, mais avec discipline. Une garantie maîtrisée isolément peut présenter une tout autre configuration au sein d’un large portefeuille. Si plusieurs engagements se concentrent dans des secteurs exposés aux mêmes chocs — hausse des taux, dépréciation monétaire, crise des matières premières — plusieurs garanties pourraient être appelées simultanément. Diversifier les opérations ne signifie pas toujours diversifier les risques. Les banques de développement devront donc disposer d’une vision globale de leurs engagements contingents et de leur capacité réelle à absorber d’éventuels appels de garanties. Changer d’échelle ne signifie pas garantir sans limite.

Il faudra aussi éviter que la recherche d’un effet de levier ne pousse à privilégier les projets déjà les plus bancables, au détriment de ceux qui ont le plus besoin d’une intervention publique — PME, agriculture, infrastructures rurales, pays fragiles. La garantie doit repousser la frontière de ce qui est finançable, non se contenter de sécuriser ce que le marché aurait presque financé seul. C’est tout l’enjeu de l’additionnalité : une garantie se juge à ce qu’elle rend possible ou améliore — coût, maturité, niveau de risque accepté — par rapport à ce que le marché aurait fait seul.

VERS UNE NOUVELLE AMBITION POUR LES BANQUES DE DÉVELOPPEMENT

Le prêt et la garantie ne s’opposent pas : ils sont complémentaires. Le prêt reste indispensable pour les financements directs, concessionnels ou de long terme. Mais la garantie peut permettre d’aller beaucoup plus loin, en utilisant la capacité de risque des banques de développement pour mobiliser des ressources qu’elles ne pourraient jamais fournir seules.

C’est pourquoi je pense qu’il faut changer d’échelle dans l’utilisation de cet instrument : renforcer la capitalisation des mécanismes existants, en développer de nouveaux si nécessaire, et permettre aux banques de développement d’attirer davantage les banques commerciales, les investisseurs institutionnels, les capitaux étrangers et l’épargne domestique vers les secteurs productifs.

L’objectif n’est pas de produire des statistiques impressionnantes sur les milliards mobilisés. Il est de transformer réellement la capacité de risque du secteur public en investissements supplémentaires dans l’économie. La question n’est donc plus seulement de savoir combien une banque de développement peut prêter, mais combien d’investissement supplémentaire elle peut rendre possible grâce à chaque unité de capital et de risque qu’elle engage.

L’Afrique ne manque pas seulement de capitaux. Elle doit aussi mieux utiliser les instruments qui transforment le risque en financement.

Les banques de développement ont été créées pour intervenir là où le marché ne suffit pas. Leur prochaine grande responsabilité pourrait être de faire en sorte que leur capacité de prise de risque permette à beaucoup plus de capitaux privés de contribuer au financement du développement.

 

Magaye GAYE Économiste International, Ancien Cadre de Banque de Développement.

 

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