Mamady Dioubaté: « Nous voulons faire du FODIP le bras financier de l’État pour l’industrie et les PME ».

Dans cette interview accordée à notre rédaction, Mamady Dioubaté expose sa vision pour le développement des PME guinéennes. De la création de la Semaine du Financement des Entreprises Guinéennes à la transformation du FODIP en futur instrument de développement industriel, il dévoile les ambitions, les défis et les perspectives d’un écosystème entrepreneurial appelé à jouer un rôle clé dans la dynamique de Simandou 2040.
Interview ci dessus :
- Pouvez-vous présenter le FODIP et rappeler sa mission ?
Le FODIP – Fonds de Développement Industriel et des PME – est l’instrument public de l’État guinéen dédié au financement et à l’accompagnement des entreprises nationales. Créé sous la tutelle du Ministère de l’Industrie et du Commerce, il a pour mission de mobiliser des ressources publiques et privées, nationales et internationales, pour les orienter vers l’industrie et les PME guinéennes. Concrètement, le FODIP octroie des financements, anime des partenariats avec les banques commerciales et les partenaires techniques et financiers. Ce que nous construisons aujourd’hui, c’est un FODIP qui va plus loin : une institution qui co-investit, qui accompagne – et qui a vocation à devenir le bras financier de l’État pour accompagner l’industrie et les PME en Guinée.
- Pourquoi le financement demeure-t-il l’un des principaux freins aux PME ?
La réponse est à la fois simple et complexe. Simple, parce que le diagnostic est connu : les banques exigent des garanties que la plupart des PME ne peuvent pas constituer. Des actifs immobiliers, des bilans certifiés, des historiques de crédit – autant de conditions qui excluent structurellement des milliers d’entrepreneurs guinéens compétents et sérieux. Complexe, parce que les causes sont multiples : un système bancaire encore peu orienté vers le risque entrepreneurial, des dossiers de financement souvent mal structurés, un manque d’information sur les instruments disponibles, et une offre fragmentée que personne n’avait encore organisée de manière lisible. C’est précisément ce problème systémique que le FODIP et la SFEG s’attaquent à résoudre.
- Depuis votre arrivée, quelles sont les principales avancées ?
Depuis ma nomination en décembre 2025, nous avons travaillé sur plusieurs fronts simultanément. Premièrement, la structuration institutionnelle : le FODIP s’est doté d’une nouvelle feuille de route stratégique orientée vers sa transformation en banque de développement industriel, avec un plan de recrutement pour attirer des profils bancaires et financiers de haut niveau. Deuxièmement, les partenariats : nous avons finalisé ou engagé des conventions avec ECOBANK, AFG Bank, ENABEL dans le cadre du programme FIERE BOOST, et plusieurs autres institutions. Troisièmement, l’organisation de la SFEG – qui est en elle-même la démonstration que le FODIP peut mobiliser, fédérer et agir. En six mois, nous avons construit quelque chose qui n’avait jamais existé en Guinée. Ce n’est qu’un début.
- Quel bilan de l’accompagnement du FODIP auprès des PME ?
Le FODIP a une histoire réelle avec les PME guinéennes, à travers des instruments comme le FAGIEE – Fonds d’Appui aux Groupement d’Interêt Economique et aux Entreprises – ou le programme ELEVER en partenariat avec ECOBANK. Des entreprises ont été financées, des emplois ont été créés. Mais je serai honnête : le volume et la portée de ces actions n’ont pas encore été à la hauteur du besoin réel. Ce que nous devons construire, c’est un FODIP qui passe de quelques dizaines d’entreprises accompagnées à quelques centaines, puis à quelques milliers. Pour cela, il faut plus de capital, plus de partenariats bancaires, et une meilleure structuration des processus. C’est le chantier dans lequel nous sommes pleinement engagés.
- Quelle est la vision qui a motivé la SFEG ?
Deux jours après ma prise de fonction, j’ai reçu un entrepreneur guinéen avec un projet mûri depuis quinze ans – un dossier solide, une promesse de contrat de fourniture signée, un besoin de financement précis. Il avait frappé à la porte de huit banques. Huit refus. Le contrat a finalement été attribué à un concurrent venu de la sous-région, mieux financé. Ce projet aurait créé deux cents emplois directs dès la première année. Cette histoire, je l’entends chaque semaine sous différentes formes. La SFEG est née de cette réalité. Son idée est simple : organiser pour la première fois en Guinée la rencontre entre ceux qui ont des projets et ceux qui ont le capital. Pas une conférence de plus. Un marché du financement.
- Quels sont les objectifs concrets de cette première édition ?
Nous visons quatre résultats mesurables à l’issue de la SFEG. Premièrement, la publication officielle de la cartographie nationale des instruments de financement disponibles en Guinée – pour que chaque entrepreneur sache enfin ce qui existe et comment y accéder. Deuxièmement, la signature publique d’engagements de financement lors de la cérémonie de signing du 10 juin – des conventions réelles, des montants annoncés devant la presse et les autorités. Troisièmement, la mise en place du Club des Financeurs de l’Entreprise Guinéenne, mécanisme permanent de suivi post-événement. Et quatrièmement, que chacune des 50 PME sélectionnées sorte de la SFEG avec un financeur intéressé par son projet.
- En quoi la SFEG se distingue-t-elle des autres rencontres économiques ?
La différence est fondamentale. Une conférence économique produit des recommandations. La SFEG produit des actes. Nous avons sélectionné 50 PME guinéennes, nous les avons préparées et coachées pour qu’elles arrivent avec des dossiers structurés. Et pendant trois jours, elles rencontrent directement leurs financeurs en Deal Room – sessions bilatérales confidentielles de 30 minutes. Ce n’est pas un exercice de présentation. C’est une négociation réelle, entre des entreprises prêtes et des financeurs engagés. Aucun événement de ce type n’avait jamais eu lieu en Guinée. C’est la différence.
- Quelles opportunités les entrepreneurs pourront-ils trouver durant ces trois jours ?
Trois types d’opportunités concrètes. D’abord, les Deal Rooms – pour les 50 PME sélectionnées, c’est la chance de rencontrer en tête-à-tête des banques, des fonds de garantie et des institutions de financement qui ne les auraient jamais reçues autrement. Ensuite, le Village du Financement – ouvert sur les trois jours, où toutes les institutions financières présentent leurs offres et où n’importe quel entrepreneur peut comprendre ce à quoi il a accès. Et enfin, les panels thématiques – avec des experts de dix pays qui partagent des expériences concrètes sur le financement des PME, l’agro-industrie, les fintechs et le financement inclusif. C’est trois jours d’apprentissage, de réseautage et d’opportunités concrètes réunis en un seul lieu.
- Comment la SFEG peut-elle rapprocher banques et PME ?
Le problème entre banques et PME, c’est avant tout un problème d’information et de confiance. Les banques ne prêtent pas aux PME qu’elles ne connaissent pas, avec des dossiers qu’elles ne comprennent pas. Les PME, de leur côté, ne savent pas ce que les banques attendent d’elles. La SFEG crée les conditions de cette rencontre structurée. Nous avons préparé les PME à parler le langage des banquiers. Nous avons préparé les banques à rencontrer des entreprises sérieuses avec des dossiers solides. Et nous avons créé un cadre institutionnel – avec l’État, la BCRG, les PTF – qui donne à cette rencontre la légitimité et la sécurité nécessaires. C’est un pont. La SFEG est ce pont.
- Peut-on s’attendre à des annonces majeures ?
Oui, et c’est l’un des éléments qui distingue la SFEG de tout ce qui a précédé. La cérémonie de signing du 10 juin est conçue pour que des institutions financières annoncent publiquement, devant les autorités et la presse, des engagements concrets de financement. Des conventions seront signées. Des lettres d’intention seront formalisées. Le Club des Financeurs de l’Entreprise Guinéenne sera officiellement lancé. Et le FODIP fera une annonce sur la mise en place d’une ligne dédiée au financement des femmes entrepreneures. Je ne peux pas tout dévoiler avant l’événement – mais ce qui se passera le 10 juin sera historique pour l’écosystème financier guinéen.
- Quels secteurs considérez-vous comme stratégiques ?
Cinq secteurs concentrent notre attention. L’agro-industrie d’abord – la Guinée dispose de 15,5 millions d’hectares de terres arables dont moins de 25 % sont exploitées : c’est un potentiel considérable, directement lié à Simandou 2040 qui va générer une demande massive de produits alimentaires transformés. Le BTP et les matériaux de construction, portés par les chantiers d’infrastructure du pays. Le numérique et les fintechs, qui représentent la nouvelle vague entrepreneuriale guinéenne. L’énergie et les énergies renouvelables, avec un potentiel hydraulique et solaire exceptionnel. Et enfin les services aux entreprises, dont le besoin va exploser avec Simandou. Ces cinq secteurs sont ceux où le FODIP veut concentrer ses efforts de financement dans les trois prochaines années.
- Comment le FODIP s’inscrit-il dans la dynamique Simandou 2040 ?
Simandou 2040 est le programme de transformation économique le plus ambitieux de l’histoire de la Guinée. Des dizaines de milliards de dollars vont arriver sur notre territoire. La question centrale est : est-ce que ce sont les entreprises guinéennes qui vont en profiter, ou est-ce que la valeur sera capturée par des acteurs étrangers mieux outillés ? Le FODIP est la réponse institutionnelle de l’État à cette question. Notre rôle est de financer et préparer les PME guinéennes pour qu’elles soient prêtes quand les appels d’offres Simandou s’ouvrent. Chaque financement que le FODIP octroie aujourd’hui est un investissement dans la capacité de la Guinée à être acteur de sa propre transformation économique – et pas seulement spectateur.
- Quels sont les principaux défis du FODIP ?
Je vais en citer trois, avec franchise. Le premier est la capitalisation : le FODIP a besoin de ressources financières significativement plus importantes pour jouer le rôle qu’on lui demande. Nous travaillons activement à mobiliser des capitaux publics et privés pour atteindre notre objectif de 1 500 milliards de GNF d’ici 2030. Le deuxième est les ressources humaines : transformer le FODIP en banque de développement nécessite d’attirer des profils bancaires et financiers de haut niveau, capables de faire une analyse de crédit complète et de présenter des dossiers à un Comité d’Investissement. Ce recrutement est en cours. Le troisième est la lisibilité : trop d’entrepreneurs guinéens ne savent pas que le FODIP existe ou ne savent pas comment y accéder. La SFEG est aussi une réponse à ce problème de communication.
- Si vous deviez convaincre un jeune entrepreneur de participer à la SFEG ?
Je lui dirais ceci : tu as peut-être essayé d’obtenir un financement et on t’a dit non. Tu as peut-être renoncé. Viens à la SFEG. Parce que cette fois-ci, ce n’est pas toi qui vas frapper à la porte de la banque – c’est la banque qui va venir te chercher. Nous t’avons préparé, nous avons coaché les entrepreneurs sélectionnés, nous avons structuré les rencontres pour qu’elles aboutissent. Et si tu n’es pas parmi les 50 sélectionnés cette année, viens quand même – parce que le Village du Financement, les panels et les rencontres informelles te donneront des outils et des contacts que tu ne trouveras nulle part ailleurs en Guinée. C’est une semaine qui peut changer le destin d’une entreprise.
- Votre vision du financement des entreprises guinéennes à l’horizon 2030 ?
En 2030, je veux que la Guinée ait une banque publique de développement industriel digne de ce nom – capable de lever des ressources longues sur les marchés, de co-financer avec les banques commerciales et d’offrir des produits adaptés aux PME. Je veux qu’un mécanisme de garantie robuste soit en place, couvrant les PME de toutes les régions et de tous les secteurs. Je veux que les femmes entrepreneures accèdent au même crédit que les hommes. Je veux que les PME guinéennes soient les premiers sous-traitants de Simandou – pas des spectateurs. Et je veux que la SFEG soit devenue le rendez-vous annuel incontournable de l’agenda économique guinéen, avec chaque année des centaines d’entreprises financées à la clé.
- Question de conclusion — Quel message aux entrepreneurs ?
Je leur dis ceci, et je le dis avec conviction : votre projet a de la valeur. Le problème n’est pas votre ambition – le problème, c’est que le système n’avait pas encore été organisé pour vous servir. Nous sommes en train de changer ça. Pas avec des promesses – avec des actes. La SFEG en est la preuve. Le FODIP que nous construisons en est la preuve. Ne renoncez pas. Structurez votre dossier, comprenez ce que les financeurs attendent, et frappez à la bonne porte au bon moment. Et si vous ne savez pas quelle porte frapper, venez nous voir. C’est exactement pour ça que le FODIP existe.
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