Monnaie ECO : « La Guinée n’est pas encore totalement prête », estime l’économiste Ibrahim Bah

Alors que le projet de monnaie unique de la CEDEAO continue d’alimenter le débat en Afrique de l’Ouest, l’entrepreneur et stratège en développement économique Ibrahim Bah livre une analyse nuancée. S’il voit dans l’ECO un puissant levier d’intégration régionale, il estime que la Guinée doit d’abord consolider son économie, ses institutions et son système financier avant de renoncer à une partie de sa souveraineté monétaire.
Le projet de monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), baptisée ECO, continue de susciter des interrogations quant à son impact sur les économies de la sous-région. Pour Ibrahim Bah, entrepreneur panafricain, stratège en développement économique et fondateur de Diasbank, cette initiative représente une opportunité historique pour l’Afrique de l’Ouest, mais elle exige des préalables que tous les États membres ne remplissent pas encore.
Interrogé sur les conséquences d’une éventuelle adoption de l’ECO par la Guinée, l’expert invite d’abord à dépasser le simple débat autour de la nouvelle monnaie.
« La vraie question n’est pas de savoir si l’ECO est une bonne monnaie. La vraie question est de savoir si la Guinée est institutionnellement prête à abandonner une partie de sa souveraineté monétaire et à entrer dans une discipline économique régionale. Ma réponse d’expert est : pas encore totalement », affirme-t-il.
Selon Ibrahim Bah, l’idée d’une monnaie commune repose sur une logique économique solide. Aujourd’hui, rappelle-t-il, les pays ouest-africains utilisent des monnaies différentes — naira, franc guinéen, franc CFA, cedi ou encore dalasi, ce qui freine les échanges commerciaux et complique les investissements.
À ses yeux, une monnaie unique permettrait de réduire les coûts de change, de faciliter les transactions régionales, d’attirer davantage d’investissements et de créer un vaste marché de plus de 400 millions de consommateurs.
« L’Europe a démontré qu’une monnaie commune peut accélérer l’intégration économique avec l’euro. Mais il existe une différence fondamentale : l’Europe a créé l’euro après plusieurs décennies de convergence économique, tandis que la CEDEAO cherche encore à construire cette convergence », souligne-t-il.
Pour Ibrahim Bah, le principal risque réside dans la tentation de présenter l’ECO comme une solution miracle aux difficultés économiques de la région.
« Une monnaie commune n’est pas une baguette magique », insiste-t-il.
L’analyste rappelle qu’une union monétaire durable suppose des économies relativement comparables, une inflation maîtrisée, des finances publiques disciplinées, une politique fiscale coordonnée ainsi que des institutions solides.
Or, observe-t-il, les économies de la CEDEAO présentent aujourd’hui de fortes disparités. D’un côté, le Nigeria demeure largement dépendant du pétrole tout en faisant face à d’importants défis monétaires. De l’autre, la Guinée dispose d’immenses ressources minières et agricoles, mais reste confrontée à une faible industrialisation, à un déficit d’infrastructures, à une dépendance aux importations et à un secteur financier encore peu développé.
« Mettre toutes ces économies dans une même monnaie sans mécanismes solides peut créer des tensions », prévient-il.
Pour la Guinée, Ibrahim Bah estime que l’ECO pourrait constituer un formidable accélérateur économique si certaines conditions sont réunies.
Il évoque notamment une meilleure attractivité pour les investisseurs étrangers, séduits par un marché régional intégré où les risques de change seraient réduits. Il estime également qu’une monnaie régionale stable pourrait favoriser les investissements liés au projet Simandou, au développement des infrastructures ainsi qu’aux partenariats industriels.
L’entrepreneur met aussi en avant les bénéfices potentiels pour la diaspora guinéenne.
« Les transferts seraient plus simples, les pertes liées aux conversions seraient réduites et il deviendrait possible de développer des produits financiers régionaux adaptés à la diaspora », explique-t-il.
Cependant, ces avantages auraient un coût : la Guinée renoncerait à une partie de sa souveraineté monétaire.
Aujourd’hui, rappelle Ibrahim Bah, la Banque centrale de la République de Guinée conserve la possibilité d’ajuster sa politique monétaire selon les réalités nationales.
« Avec une monnaie commune, ces décisions seraient prises au niveau régional. La Guinée devrait accepter de ne plus contrôler entièrement sa monnaie », analyse-t-il.
L’économiste estime également que les populations ne doivent pas nourrir d’illusions excessives.
« Une nouvelle monnaie ne réduit pas la pauvreté », affirme-t-il.
Selon lui, l’amélioration du niveau de vie dépend avant tout de la création d’emplois, du développement industriel, de la production locale, de l’accès au crédit, des infrastructures et de l’éducation.
« Une personne pauvre avec une nouvelle monnaie reste pauvre », résume-t-il, mettant en garde contre toute récupération politique du projet.
Sur le plan des affaires, Ibrahim Bah considère néanmoins que l’ECO pourrait transformer profondément l’environnement économique régional.
Les petites et moyennes entreprises pourraient commercer plus facilement entre les pays de la CEDEAO, sans supporter les coûts liés aux conversions monétaires ni les risques de change.
Mais cette transformation, insiste-t-il, ne sera possible qu’à condition d’accompagner la monnaie commune par une véritable libre circulation des personnes et des biens, une harmonisation fiscale, des systèmes de paiement africains performants ainsi qu’un meilleur accès au financement.
« Sinon, ce sera simplement un changement de billets », avertit-il.
Pour Ibrahim Bah, le succès de l’ECO dépendra avant tout de la confiance que les citoyens accorderont aux institutions régionales.
« Les populations doivent être convaincues que leur épargne est protégée, que l’inflation sera maîtrisée, que les banques sont solides et que les institutions sont crédibles. Une monnaie sans gouvernance forte devient une source de crise », estime-t-il.
Au terme de son analyse, Ibrahim Bah distingue trois horizons pour la Guinée. À court terme, il estime que les risques demeurent élevés tant que le pays n’aura pas renforcé sa production nationale, ses infrastructures, son système bancaire et son tissu industriel.
À moyen terme, il considère en revanche que la monnaie commune pourrait devenir une véritable opportunité si la Guinée parvient à transformer ses ressources naturelles en emplois, en industrie et en valeur ajoutée.
À long terme enfin, il juge qu’une monnaie unique apparaît inévitable pour construire une puissance économique ouest-africaine.
« L’Afrique de l’Ouest ne peut pas devenir une grande puissance économique avec quinze politiques monétaires différentes. Mais la monnaie doit être la conséquence d’une intégration économique réussie, pas son point de départ », conclut-il.
Pour l’entrepreneur panafricain, le véritable défi de la Guinée ne consiste donc pas uniquement à adopter l’ECO, mais à bâtir une économie suffisamment forte pour peser sur les décisions qui façonneront cette future monnaie régionale.
« La Guinée ne doit pas seulement demander : « Que va nous apporter l’ECO ? » Elle doit surtout se demander : « Quelle puissance économique devons-nous devenir pour que l’ECO travaille en notre faveur ? » », conclut Ibrahim Bah.
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