Lamine Guirassy : depuis quand critiquer fait-il de vous un opposant ?(Par Gaspard Koïkoï)

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Il paraît que Lamine Guirassy aurait découvert une terrible maladie guinéenne : la confusion des rôles. Ici, dès qu’un journaliste pose une question qui dérange, il devient opposant. Dès qu’un média refuse d’applaudir, il devient suspect. Et lorsqu’un journaliste critique le pouvoir, certains cherchent aussitôt dans quel parti politique lui attribuer une carte de membre.

 

Guirassy vient pourtant de rappeler une évidence que notre débat public semble avoir soigneusement oubliée : un journaliste n’est pas un opposant politique.

 

Il peut être critique sans être militant. Il peut dénoncer sans vouloir gouverner. Il peut interroger le pouvoir sans rêver de prendre sa place. Et surtout, il peut reconnaître une bonne décision du gouvernement sans recevoir, en échange, un certificat d’allégeance.

 

C’est précisément là que son propos mérite d’être défendu.

 

Lorsque Lamine Guirassy affirme que « Les Grandes Gueules, c’est terminé » et qu’il faut désormais être « dans la construction », certains pourraient y voir un renoncement. D’autres y verront un calcul. Après tout, son groupe médiatique a connu les sanctions, les restrictions et les turbulences que l’on sait. Lui-même a été frappé d’une interdiction d’exercer avant que celle-ci ne soit levée.

 

Alors forcément, en Guinée, pays où la mémoire politique est parfois plus longue que les archives, on s’interroge.

 

Mais faut-il nécessairement voir une capitulation là où un homme annonce simplement qu’il veut changer de méthode ?

 

Pourquoi faudrait-il éternellement crier pour prouver son indépendance ?

 

Et à ceux qui se découvrent aujourd’hui une vocation de donneurs de leçons, une petite question s’impose : où étiez-vous lorsque le groupe Hadafo a traversé ses moments les plus difficiles ?

 

Lorsque les médias du groupe ont été fermés, suspendus ou privés de leur espace d’expression, où étaient ces grandes voix indignées d’aujourd’hui ? Où étaient les mobilisations spectaculaires ? Où étaient les campagnes de soutien ? Où étaient les solutions miraculeuses proposées depuis les claviers ?

 

Silence radio…

 

Pas un franc, pas un conseil, pas une stratégie de sortie de crise. Rien. Ou presque.

 

Pourtant, derrière ces médias, il n’y avait pas seulement des fréquences et des studios. Il y avait des années d’investissements, des emplois, des journalistes, des techniciens, des familles et un patrimoine médiatique construit pendant près de quinze ans. Des investissements considérables ont été fragilisés en quelques décisions, et ceux qui expliquent aujourd’hui à Lamine comment exercer son métier semblaient étrangement avoir perdu leur connexion Internet à ce moment-là.

 

Quelle merveilleuse solidarité rétrospective !

 

Quand il fallait défendre, personne.

 

Quand il faut commenter, tout le monde.

 

Quand il fallait contribuer à la reprise, les poches étaient fermées.

 

Quand il faut donner des conseils, les claviers sont soudainement très généreux.

 

Il faut croire que certains ont découvert un nouveau métier : conseiller gratuitement ceux qu’ils n’ont jamais aidés.

 

Qu’ont-ils concrètement fait pour contribuer à la reprise du groupe ?

 

Ont-ils apporté un soutien financier ?

 

Ont-ils proposé une solution ? Ont-ils créé un emploi ?

 

Ont-ils accompagné un journaliste privé de travail ?

 

Rien….

 

Alors, avant de distribuer les certificats de bonne conduite journalistique sur Facebook, peut-être faudrait-il commencer par regarder ce que chacun a réellement fait lorsque la tempête soufflait.

 

Les réseaux sociaux ont produit une nouvelle catégorie de spécialistes : les experts en tout, responsables de rien. Ils commentent, accusent, soupçonnent, condamnent et parfois même décrètent qui est encore journaliste et qui ne l’est plus.

 

Une sorte de tribunal permanent fonctionne désormais depuis les téléphones portables.

 

Pas de rédaction. Pas d’enquête. Pas de responsabilité éditoriale. Mais beaucoup de verdicts.

 

Le tribunal de Facebook a parlé !

 

Et malheur à celui qui ne respecte pas son jugement.

 

C’est précisément pourquoi Lamine Guirassy doit être prudent. Car s’il se laisse enfermer dans le jeu de ceux qui veulent absolument lui imposer une posture, il risque de payer encore une fois le prix de la polarisation.

 

Il ne doit être ni le journaliste du pouvoir, ni celui de ses adversaires.

 

Il doit être Lamine Guirassy.

 

Un journaliste libre de critiquer quand il estime qu’il faut critiquer. Libre de saluer lorsqu’une décision lui paraît positive. Libre de proposer. Libre de construire. Libre aussi de dire non.

 

C’est peut-être cela que certains ont du mal à comprendre.

 

La liberté éditoriale ne consiste pas à obéir aux injonctions de ceux qui vous demandent d’être contre le pouvoir.

 

Et elle ne consiste pas davantage à devenir son porte-parole.

 

Car dans notre petit théâtre national, il y a parfois des spectateurs qui crient depuis les gradins : « Vas-y ! Attaque ! Dénonce ! » Mais dès que celui qui était sur scène reçoit la première sanction, les mêmes spectateurs deviennent subitement experts en prudence.

 

On connaît la chanson.

 

Hier : « Il faut parler ! »

 

Aujourd’hui : « Pourquoi a-t-il parlé ? »

 

Demain : « Nous n’étions jamais avec lui. »

 

C’est peut-être cela, finalement, que Guirassy appelle le fait de « confondre les rôles ».

 

Il faut donc lui accorder le bénéfice du doute.

 

Peut-être que le patron d’Espace ne cherche pas à devenir le communicant du pouvoir. Peut-être cherche-t-il simplement à reconstruire un espace médiatique après une période où son groupe a payé très cher son ton éditorial.

 

Et même s’il décidait demain de changer radicalement de ligne, cela ne devrait pas nous dispenser d’une chose essentielle : juger un média sur ses actes, pas sur les procès d’intention qu’on lui intente.

 

La meilleure défense de Lamine Guirassy ne consiste donc pas à dire qu’il a toujours raison. Elle consiste à défendre son droit à changer de ton sans changer de conscience, à évoluer sans être immédiatement accusé de trahison, à dialoguer avec le pouvoir sans devenir son porte-parole et à critiquer le pouvoir sans être transformé automatiquement en opposant.

 

Car une démocratie mature ne devrait pas demander aux journalistes : « Tu es avec nous ou contre nous ? »

 

Elle devrait leur demander :

« Est-ce que ce que tu dis est vrai ? »

 

Voilà la seule question qui vaille.

 

Et si demain Lamine Guirassy critique à nouveau une décision du pouvoir, faudra-t-il ressortir l’étiquette d’opposant ?

 

Et s’il félicite demain une réforme gouvernementale, faudra-t-il l’appeler propagandiste ?

 

Décidément, en Guinée, nous avons parfois une passion extraordinaire pour les étiquettes.

 

Journaliste critique : opposant.

 

Journaliste favorable : propagandiste.

 

Journaliste silencieux : complice.

 

À ce rythme, il ne restera bientôt plus qu’une profession possible : commentateur de commentateurs.

 

Lamine Guirassy dit vouloir construire.

 

Très bien.

 

Construisons donc

 

Mais qu’il garde une chose précieuse dans sa boîte à outils : la liberté de dire non. Parce qu’un journaliste qui ne sait jamais dire non n’est plus vraiment un journaliste.

 

Et un pouvoir qui ne supporte que les journalistes qui disent oui n’a pas besoin de médias : il a déjà ses applaudisseurs.

Quant à ceux qui ont beaucoup de conseils à distribuer aujourd’hui, qu’ils commencent peut-être par répondre à une question toute simple : « Où étiez-vous quand il fallait être là ? »

 

Car en matière de solidarité, les leçons données après la bataille valent rarement autant que le courage manifesté pendant la tempête.

 

Par Gaspard Koïkoï, éditorialiste politique et journaliste

 

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