La Crise de liquidité en Guinée : une histoire simple pour comprendre (Par Abdourahmane Diallo)

Imaginez un quartier comme tant d’autres, avec cinq jeunes qui usent leurs forces sur des taxi-motos. Chaque matin, ils avalent la poussière des routes, travaillent du lever au coucher du soleil et, le soir venu, rentrent avec ce qu’ils ont gagné. Après avoir payé la nourriture, l’essence et le reste, il leur reste à épargner entre 20 000 et 40 000 francs guinéens.
Dans ce même quartier vit un homme respecté, propriétaire d’une petite boutique de quartier, un boutiquier comme on en trouve partout, figure de confiance et de stabilité. Chaque soir, après le travail, les jeunes viennent déposer leurs économies chez lui. Le boutiquier note soigneusement « Amadou a apporté 20 000 FG, Kaba a apporté 30 000 FG, Binta a apporté 40 000 FG… » Puis il glisse l’argent dans un coffre-fort qu’il garde jalousement chez lui.
Et tout fonctionne, car tout repose sur un mot qui se perd si vite en Guinée, la confiance. En cas d’urgence, les jeunes viennent récupérer leur argent. Le boutiquier leur donne ce qu’il a dans sa caisse, puis, une fois rentré chez lui, il puise dans le coffre-fort pour reconstituer sa caisse et rester prêt aux besoins du lendemain.
Quand la Confiance se Brise
Mais voilà, le boutiquier a un fils revenu de France. Un fils perdu, oisif, traînant les rues, buvant, fumant, jouant. Pour nourrir ses excès, il ouvre le coffre de son père et se dit « Je prendrai aujourd’hui et je remettrai demain. » Mais ce demain n’arrive jamais. L’argent s’évapore dans l’alcool, la drogue, les jeux, les filles, les illusions d’un soir.
Et puis, un jour, les jeunes viennent retirer leur argent. Mais le coffre est vide. Il ne reste plus que quelques billets dans la caisse. Sur un million demandé, le boutiquier ne peut donner que 200 000 FG. La confiance s’effondre comme un château de cartes. Les dépôts cessent. Chacun retourne cacher son argent sous le matelas, dans une boîte de fer, n’importe où, sauf chez le boutiquier.
Comment Cela Ressemble à la Situation Bancaire en Guinée
Dans cette histoire :
- Les taxi-motos représentent les citoyens, les commerçants, les salariés.
- Le boutiquier correspond aux banques commerciales (Ecobank, Vista Bank, etc.).
- La maison et le coffre-fort symbolisent la Banque Centrale.
- Le fils voleur incarne les hommes au pouvoir et leurs complices, légionnaires de la corruption.
Où est passé l’argent ?
Beaucoup de Guinéens posent la question « Le franc guinéen ne sort pas du pays. Alors, où est passé l’argent ? »
La vérité est simple. L’argent est là, bien là. Mais il dort. Selon la Banque Centrale, près de 94 % des billets circulent aujourd’hui hors du système bancaire officiel, thésaurisés dans les maisons, entassés dans des valises, engloutis dans l’économie informelle.
Le Cycle de la Corruption
Autrefois, même l’argent volé finissait par revenir. Le fonctionnaire corrompu utilisait une partie pour ses caprices, puis déposait le reste à son nom ou au nom d’un proche. Parfois, il achetait une maison ou un terrain et l’argent revenait alors par ricochet à la banque. Parfois encore, il confiait à un commerçant qui, à son tour, déposait.
Mais aujourd’hui, tout cela a changé.
- Peur d’être tracés. Les comptes des ministres et directeurs sont surveillés. Alors ils n’y déposent plus rien, sauf leur salaire officiel.
- L’argent volé reste caché. Les fonds circulent entre complices ou restent enfermés dans des cachettes domestiques.
- Le blanchiment devient risqué. Autrefois, ils achetaient terrains et maisons pour « laver » l’argent. Mais depuis la saisie des biens de Dr. Diané (ancien ministre de la Défense) et d’autres, la peur les a rattrapés. Plus personne n’ose acheter à son nom ni même au nom d’un proche. L’argent s’enfouit dans des caches, ou transite chez des commerçants qui, eux aussi, ne le déposent plus. Ainsi, des milliards quittent le système bancaire sans jamais y revenir.
Le Double Problème des Commerçants
Même les commerçants, qui autrefois réinjectaient l’argent, se sont détournés des banques. Ils savent que :
- L’argent des banques a été volé.
- Leurs propres dépôts ne sont pas sûrs.
- Leurs recettes sont mieux gardées chez eux qu’à la banque.
Alors, non seulement l’argent volé reste dehors, mais même l’argent honnêtement gagné ne revient plus.
La Spirale Infernale
Le cercle est vicieux.
- Les corrompus évitent les banques.
- Les commerçants ne déposent plus.
- Les citoyens se retirent par méfiance.
- Et les banques, asséchées, limitent les retraits.
Comme le boutiquier incapable de rendre plus de 200 000 FG sur un million, elles ne distribuent que des miettes.
Pourquoi Imprimer Plus d’Argent N’Est Pas la Solution
Le gouvernement a sorti sa recette magique, trois conteneurs de nouveaux billets. Mais ce n’est qu’un mirage.
- Les billets n’ont pas disparu. Ils dorment hors des banques.
- Imprimer plus ne fait qu’attiser l’inflation.
- Si les plafonds de retrait étaient levés, tout disparaîtrait en quelques jours.
Imprimer plus, c’est remplir un seau percé. Tant que le fils voleur rôde, personne n’osera confier ses économies. Le problème n’est pas technique, il est moral et politique. Tant que l’impunité règne, aucune réforme monétaire ne tiendra debout.
La crise de liquidité n’es
t pas qu’une question d’argent. C’est une crise de société, un miroir tendu à la Guinée.
- Déficit moral. Le vol et l’impunité érigés en norme.
- Déficit de gouvernance. Des institutions incapables de protéger les dépôts.
- Déficit de confiance. Un peuple qui ne croit plus.
Et tant que ces déficits perdurent, les billets continueront de dormir dans des coffres privés et des valises, au lieu de circuler pour construire le pays. La crise guinéenne n’est pas une pénurie de monnaie, mais une pénurie de confiance. L’argent existe, mais il est immobilisé. Tant que les voleurs ne seront pas punis et que l’argent ne sera pas restitué, les Guinéens garderont leurs économies loin des banques. Voilà pourquoi les banques limitent les retraits, pourquoi les billets imprimés ne changent rien et pourquoi les guichets se couvrent de longues files.
La vérité est simple. Sans justice, pas de confiance ; sans confiance, pas de banques ; et sans banques, pas d’économie moderne.
Abdourahamane Diallo est un stratège et économiste engagé, reconnu comme une voix intellectuelle influente à l’intersection de la géopolitique et de la géoéconomie. Il écrit avec audace sur l’économie politique, les mines, la finance de la diaspora et l’avenir du continent africain.
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