Guinée : quand l’autoritarisme trahit la promesse de la transition. (Par Hamidou Kaala BAH)

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Il y a quatre ans, le brave peuple de ma chère Guinée s’était levé, plein d’espérance. Le 5 septembre 2021, le colonel Mamadi Doumbouya, à la tête des forces spéciales, mettait fin au règne d’Alpha Condé. Ce jour-là, les rues de Conakry vibraient comme rarement. Les Guinéens saluaient les soldats, perçus alors comme les sauveurs d’un peuple lassé des dérives d’un troisième mandat – le mandat de trop –, obtenu dans le sang de martyrs victimes d’une violence d’État devenue méthode de gouvernance.

Ce matin-là, à Paris, je me suis réveillé tôt pour commencer ma routine. Après ma douche, j’ai accéléré le pas pour rejoindre les bureaux d’Axa à Châtillon. Dans le métro 13, entre le brouhaha de la rame, les annonces qui n’en finissent jamais, les visages crispés et les conversations anecdotiques, je rêvais d’être à Conakry, de contribuer modestement à ce changement tant espéré. Hélas!

Scotché à mon téléphone, je suivais minute par minute les événements. D’abord, des coups de feu à l’arme lourde, puis des rafales, des chars stationnés le long des avenues principales de la presqu’île de Kaloum. À l’entrée de la ville, un impressionnant dispositif militaire au niveau du pont 8 Novembre, dont les cicatrices du passé se devinent derrière des fresques qui ignorent l’histoire de ce lieu emblématique. Ce jour-là, ce pont n’était plus un simple passage : il était l’image d’une ville en ruine, attendant un nouveau soleil.

Quelques heures plus tard, la messe était dite. À la télévision nationale, un colonel, entouré de ses camarades d’armes, annonçait la fin d’un régime indifférent à la souffrance de son peuple. La Grande muette rompait enfin un silence complice. Nous espérions. Et ce soir-là, beaucoup de Guinéens se couchaient baignés d’un rêve de renouveau.

Dans son discours, ce colonel encore peu connu promit de “faire l’amour à la Guinée”, de “refonder” le pays — un terme vague, certes, mais séduisant — qui dissimulait bien si mal son envie boulimique du pouvoir.

Son ton ferme et ses mots amadoueurs pouvaient faire croire en l’entame d’une ère nouvelle. Il se drapa rapidement du manteau de refondateur d’une nation blessée. Il jura que nous ne répéterions pas les erreurs du passé.

Je me souviens avoir eu une brève discussion avec ma manager chez Axa, proche de l’ancien ministre des Mines Mahmoud Thiam. Elle m’avait lancé, en me voyant jubiler dans l’ascenseur : « La Guinée repart pour une nouvelle dictature. » J’avais naïvement rétorqué que non, convaincu de la bonne foi des militaires. Elle avait vu juste.

Dès les premières heures, Doumbouya limogea la ministre de la Justice. Puis, progressivement, nous avons été entraînés dans les errements d’un soldat abusant de notre naïveté collective.

Ailleurs, un coup d’État ne fait plus rêver. Je repense à la Turquie lorsque j’y étais étudiant. Serveur dans un hôtel à Gündoğan en été, le président Erdoğan se trouvait à Marmaris, à quelques kilomètres.

Une nuit, Internet se met à buguer, des coups de feu et d’autres bruits inhabituels étaient entendus dans tout le pays; c’était une tentative de putsch. Au matin, fidèle aux réflexes guinéens, j’ai voulu sécher le travail. Mais là-bas, le peuple s’était levé, uni, pour défendre ses institutions.

Ce n’est qu’à 11 heures que j’ai rallié le lieu de travail. À mon arrivée, le patron a ironisé en disant : « J’ai cru que tu étais déjà rentré chez toi. » J’ai répondu que j’étais sous le charme de ce qu’ils sont en tant que peuple uni autour de l’essentiel. Mon patron me dit alors : « Nous ne voulons plus revivre l’époque des coups d’État. » Et je sentais la fierté dans sa voix

: il avait été, comme beaucoup d’autres citoyens turcs, dans la rue pour bloquer l’avancée des chars des putschistes.

Chez nous en Guinée, un coup d’État devient prétexte à un jour chômé. On acclame facilement les putschistes, avec une ferveur tropicale dont nous avons le secret.

Aujourd’hui, la réalité est là : nous sommes piégés dans une transition sans fin. Une date d’élection a bien été fixée par la DGE, inféodée au ministère de l’Administration du Territoire, en lieu et place d’une véritable commission électorale indépendante. Elle inclut ou exclut qui elle veut du fichier électoral, selon les humeurs d’un putschiste qui rêve désormais d’être intronisé à la gabonaise. L’accession de Doumbouya au pouvoir fut d’ailleurs un cas d’école. La journaliste Leslie Varenne a montré combien le coup d’État guinéen illustre les doubles standards d’une certaine communauté internationale “vertueuse”. Les morts, souvent passées sous silence dans ce type d’événements, l’ont été encore plus en Guinée, où des intérêts étrangers lorgnent sur le fer de Simandou, le lithium, l’uranium et bien d’autres minerais.

Les promesses d’un nouvel ordre démocratique se sont évaporées. Les tueries de jeunes manifestants, les arrestations arbitraires, les enlèvements de leaders civils, l’incarcération de leaders politiques, la torture d’avocats, la censure, la fermeture de médias : tout cela rythme notre quotidien, car Doumbouya et sa clique confondent stabilité et autorité.

Face à cela, une génération refuse désormais de se taire. Sur les réseaux sociaux, dans les conversations à l’abri du Big Brother guinéen pour reprendre Orwell, une voix s’élève. Une génération Z connectée, éduquée, indignée, qui rejette les discours creux des militaires et de leurs soutiens extérieurs. Elle réclame la vraie démocratie : celle du peuple, par le peuple, pour le peuple. Elle rappelle qu’il n’y a pas de stabilité sans liberté, et refuse l’illusion d’une dictature “éfficace” à la Rwandaise.

Tierno Monénembo l’a dit : « La Guinée ne survivra pas à une sixième dictature. » Les antagonismes politiques, les déchirures du tissu social et la fragilité des institutions sont tels que le pire est à craindre.

Jamais nous ne permettrons que nos soldats troquent l’uniforme contre les billets des multinationales pour s’assurer les privilèges du palais. Leur mission reste la défense de l’intégrité territoriale, rien d’autre. Quand l’armée devient politique, elle cesse d’être une armée : elle devient une milice. Cette jeunesse n’a pas connu Sékou Touré, parfois même pas Lansana Conté. Elle a grandi au rythme des promesses non tenues : celles de Dadis, de Konaté, d’Alpha Condé et de son éphémère troisième mandat. Doumbouya doit comprendre que le vrai courage n’est pas de prendre le pouvoir par les armes, mais de le rendre par les urnes. La légitimité vient des citoyens, pas des fusils. Gouverner, ce n’est pas dominer : c’est servir.

L’histoire de la Guinée est celle d’un peuple qui n’a jamais cessé de lutter pour la liberté et la dignité, bafouées par la colonisation puis par les dictatures successives. Cette lutte continue aujourd’hui contre une nouvelle tyrannie militaire, afin de redonner espoir à une nation qui n’en peut plus d’attendre.

 

Hamidou Kaala BAH

 Citoyen Guinéen, hbahkaala@gmail.com

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