Crise de liquidité et lien supposé avec la maladie hollandaise en République de Guinée

À la suite de l’article publié dimanche dernier sur la crise de liquidité que traverse actuellement le système bancaire guinéen, certains collègues ont suggéré que cette situation pourrait être le signe avant-coureur d’une maladie hollandaise.
Cette hypothèse mérite d’être examinée, à la lumière du contexte guinéen et des fondements économiques du concept.
1. La maladie hollandaise : c’est quoi ?
La notion de « maladie hollandaise » renvoie à une situation observée dans les pays exportateurs de ressources naturelles, où un afflux massif de devises entraîne des déséquilibres économiques. Le terme a été formalisé notamment par les économistes Corden et Neary (1982).
Deux mécanismes principaux sont à l’œuvre :
– L’appréciation du taux de change réel, qui pénalise les secteurs exportateurs non liés aux ressources (industrie, agriculture) en les rendant moins compétitifs ;
– La réallocation des ressources économiques (main-d’œuvre, capitaux) vers le secteur extractif, au détriment des autres secteurs productifs.
Ces mécanismes entraînent une désindustrialisation relative et une vulnérabilité accrue aux chocs de prix sur les matières premières. Toutefois, ce cadre ne correspond pas entièrement à la situation actuelle de la Guinée.
2. La crise de liquidité guinéenne : un phénomène distinct
La crise actuelle de liquidité n’est pas provoquée par une surabondance de devises, mais plutôt par un problème d’intermédiation financière et d’absorption monétaire. En Guinée, il faut rappeler qu’une grande partie des devises générées par le secteur minier ne passe pas par le circuit bancaire national. Elles sont souvent conservées à l’étranger ou circulent dans le secteur informel.
Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions bancaires, les ménages et dans une certaine mesure les entreprises de très petite taille évitent le recours aux banques. Ce qui empêche la mobilisation de l’épargne, assèche les liquidités disponibles pour les crédits, et désactive les canaux traditionnels de financement de l’économie.
Il ne s’agit donc pas d’une crise provoquée par une rente excessive ou une surévaluation monétaire, mais d’un manque de ressources circulant dans le système bancaire local, aggravé par les limites imposées à la création monétaire par la Banque centrale, qui cherche à éviter une poussée inflationniste.
3. Pourquoi la Guinée n’est pas, à ce stade, dans une logique typique de maladie hollandaise
– Un tissu productif encore peu exposé
Dans les pays frappés par la maladie hollandaise, le secteur extractif en essor entre en concurrence directe avec des secteurs existants (industrie manufacturière, agriculture exportatrice), qu’il finit par affaiblir. En Guinée, ces secteurs sont encore très peu développés. L’industrie est embryonnaire et l’agriculture d’exportation reste marginale. Il n’y a donc pas de base productive suffisamment forte pour être « évincée » par la croissance minière.
– Pas de surévaluation du franc guinéen
Un autre critère central de la maladie hollandaise est l’appréciation du taux de change réel, qui freine les exportations hors ressources. En Guinée, cela ne se vérifie pas. Les recettes minières sont très partiellement rapatriées, souvent conservées à l’étranger ou canalisées via l’informel. Le franc guinéen ne s’est pas apprécié (cf. CR du comité de politique monétaire de la BCRG de juin 2025). Le marché des changes reste en grande partie segmenté, informel et instable.
– Une économie cloisonnée
Le secteur minier en Guinée fonctionne de manière relativement isolée du reste de l’économie. Il emploie peu de main-d’œuvre locale, recourt à très peu de sous-traitance nationale, et transfère peu de technologie. Ce cloisonnement limite aussi bien les effets d’entraînement positifs que les déséquilibres macroéconomiques. C’est une économie à deux vitesses, dont les flux ne sont pas encore suffisamment connectés pour déclencher les effets typiques de la maladie hollandaise.
4. Les mécanismes prévus pour anticiper et éviter les effets de rente
Malgré l’absence de symptômes classiques, les autorités guinéennes semblent prendre au sérieux les risques liés à la dépendance minière. Deux (sur plusieurs) outils particulièrement intéressants sont en cours de développement pour renforcer la résilience de l’économie et éviter toute dérive.
– Un fonds souverain en cours de structuration qui aura vocation à :
-Stabiliser les finances publiques face à la volatilité des cours mondiaux ;
-Lever des fonds de manière anticipée pour couvrir les besoins de financement ;
-Épargner pour les générations futures en capitalisant une partie des recettes extractives ;
-Investir stratégiquement dans les secteurs prioritaires : santé, éducation, infrastructures, agriculture, énergie.
-Diversification économique autour de :
-Développement de l’agriculture à valeur ajoutée à travers des agropoles ;
-Appui à l’industrie légère, aux infrastructures logistiques et à la transformation locale des ressources ;
-Promotion de chaînes de valeur nationales, pour garder plus de richesse sur le territoire.
-Etc…
La situation actuelle de la Guinée ne reflète pas, à ce stade, un scénario classique de maladie hollandaise. La crise de liquidité bancaire observée s’explique davantage par une désintermédiation financière et une faible intégration des ressources minières dans le système économique local, que par une surchauffe monétaire.
Cela dit, la vigilance reste nécessaire. L’intensification de l’activité minière, en particulier avec le projet Simandou, pourrait faire émerger de nouveaux risque. La réussite des politiques publiques proactives (création du fonds souverain, diversification productive, formation du capital humain, et renforcement de la gouvernance) sera décisive pour que la Guinée transforme sa rente minière en levier de développement durable, et non en malédiction des ressources.
MS Diao Baldé
Enseignent, Master 2 Économie, Université de Grenoble.
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